lundi 29 janvier 2007

28- Chronolgie des événements de la signature du Protectorat Français (3ème Partie)

Cependant, sur le terrain économique, la lutte ne pouvait pas durer longtemps entre les Français et les Italiens. Les spéculateurs napolitains et génois étaient plus riches de combinaisons et de science diplomatique que de millions. Leurs entreprises dépérissaient. Quelques-unes firent faillite et le crédit de nos voisins se trouva fort ébranlé. C'est alors que, pour sauver l'honneur du drapeau, le gouvernement italien résolut de venir au secours de ses nationaux et de leur donner le concours financier de l'État.
Il était dans son droit, mais c'était avouer ses projets de conquête, et il ne pouvait espérer que la France assisterait indifférente à ce spectacle et laisserait l'Italie s'emparer financièrement de la Régence.

Les agents italiens se montrèrent d'ailleurs fort peu discrets et avisés dans cette nouvelle campagne.
Les concessions disponibles ne leur suffisaient pas ; ils prétendirent enlever aux compagnies françaises existantes les bénéfices des anciens contrats. La compagnie des chemins de fer de Bône-Guelma avait obtenu la concession de la voie de Tunis à Soussa. On contesta la validité de ses titres en faisant valoir ceux d'une compagnie italienne créée en 1869 et qui avait fait faillite en1871 avant même de commencer les travaux.

Un traité signé entre le bey et Napoléon III en 1861 avait accordé à la France l'exploitation des réseaux télégraphiques de la Régence. La compagnie italienne Rubattino prétendit établir un service télégraphique le long de la voie de Tunis à la Goulette.
Elle s'opposa également à la construction d'une gare à Rades sur le lac de Tunis par la compagnie de Bône-Guelma, bien qu'aucun article de sa concession n'autorisât cette opposition.
Enfin une compagnie marseillaise, qui avait acheté au général Khéreddine pour 2,500,000 francs le domaine d’Enfidha, se vit brutalement expropriée de ses propriétés au bénéfice d'un israélite, protégé anglais, mais commandité par des financiers italiens.
Cette lutte avait pris dans ces dernières années un tel caractère d'acuité et de violence, que la correspondance des chargés d'affaires italiens et français avec leurs gouvernements était presque uniquement consacrée à l'explication et à la solution de ces conflits d'intérêts privés.

Avec plus de bonne foi, de justice et de prévoyance, le gouvernement du bey eût pu amortir ces conflits et prévenir les difficultés qu'ils devaient faire naître.
Le bey eût pu tenir la balance égale entre les divers nationaux européens, respecter fidèlement les contrats passés et les droits acquis, ne se préoccuper dans le règlement des affaires pendantes, que des intérêts, de ses populations. Mais cette politique prudente avait contre elle les sympathies particulières de l'entourage du bey, et les suggestions de certains consuls étrangers.

Depuis une dizaine d'années l'élément italien dominait parmi les Européens attachés à l'administration tunisienne comme médecins; comme secrétaires ou comme interprètes. Les consuls et les agents de l'Angleterre faisaient cause commune avec les agents du cabinet romain; Enfin l'Italie avait trouve dans l'ancien Khédive d'Égypte; retiré à Naples, un puissant allié contre la France.
Ce prince musulman ne nous a point pardonne sa chute, et nous n'avons pas d'ennemi plus actif auprès des populations et des autorités arabes du nord de l'Afrique.
C'est l'ancien Khédive qui a fourni une partie des fonds du journal italo-arabe le Mostakel, et c'est lui qui plus que personne a, par ses intrigues antifrançaises, amené les choses où elles en étaient avant notre expédition.

Le bey a reconnu et réparé depuis l'erreur qu'il avait commise en se jetant dans les bras du parti italien et en se faisant l'instrument aveugle de ses prétentions et de son hostilité contre la France. Ce retour ne saurait cependant faire oublier que, pendant les six derniers mois qui ont précédé la signature du traité du Bardo, Mohammed es Sadok et ses ministres s'étaient complètement abandonnés au parti antifrançais.
Les demandes les plus légitimes de notre chargé d'affaires, les réclamations les plus fondées du gouvernement général d'Algérie, étaient écartées par des fins de non-recevoir que les formules obséquieuses de la politesse musulmane ne parvenaient pas il dissimuler.

Aucune satisfaction ne nous était donnée au sujet des actes de brigandage commis par les tribus tunisiennes sur notre frontière. Les condamnés algériens réfugiés en Tunisie n'avaient jamais manifesté aussi hautement et aussi impunément leurs projets d’agitation.
Tous nos agents du littoral et de la frontière signalaient une recrudescence dans la contrebande des armes et de la poudre introduites en Algérie par la frontière tunisienne. Quant aux Français établis sur le territoire de la Régence, leurs intérêts n'avaient plus aucune sécurité ; leurs biens étaient à la merci des fabricateurs de faux titres, et ils voyaient leurs capitaux ou leurs propriétés exposés au premier caprice de l'entourage du bey et des solliciteurs génois ou siciliens.

Le gouvernement français lui-même était directement lésé dans ses intérêts financiers, car les audacieuses prétentions de la compagnie Rubattino ne tendaient à rien moins qu'à supprimer les clauses de notre traité de 1861 pour l'exploitation des lignes télégraphiques, et à frapper d'interdiction la compagnie de Bône-Guelma à laquelle l'État français accorde une garantie d'intérêt pour l'exploitation du réseau tunisien.

Cette dernière exploitation était d’ailleurs rendue de plus en plus difficile par l'insécurité voulue où les territoires que la ligne traverse étaient laissés. On s'en rendra compte par ce fait qu'en moins de quatre mois le directeur de la ligne de Tunisie a adressé au consulat français plus de trente procès-verbaux de crimes et délits commis contre ses employés ou sur la voie par des indigènes ou des sujets italiens.
Un gardien français fut assassiné, plus de vingt employés furent arrêtés, dévalisés et roués de coups, quinze tentatives de déraillement eurent lieu, des poteaux télégraphiques furent brisés, des chevaux volés, le service arrêté par des attroupements d'Arabes s'opposant au départ des trains.

1 commentaire:

ouhayed loubya a dit…

Il y a des erreurs d'imprimeries dans les dates et dans les noms .



LES FRANÇAIS EN TUNISIE


Louis AGHETTA




LA REGENCE DE TUNIS


Au XIX° siècle, le beylicat de Tunis était lui aussi vassal de la Porte. Le titre de bey était octroyé par le sultan de Constantinople et le bey disposait d'une milice commandée par un dey. Parfois le dey prenait la place du bey, mais Stamboul, empêtré dans ses difficultés balkaniques, ne s'en souciait guère. Seul importait au sultan la haddiya, c'est à dire l'impôt, qui pouvait être en nature. En retour, la Porte adressait au dey l'ishan ou " bontés ", c'est à dire des cadeaux de remerciement.

Depuis 1705, la régence de Tunis était aux mains de la dynastie husseinite qui était devenu héréditaire, comme dans toutes les provinces ottomanes du sud de la Méditerranée. La Tunisie était moins riche que l'Algérie et les impôts, soit 2.2 millions de francs or en 1815, rentraient mal.

Le bey de Tunis convoite la Tripolitaine, elle aussi aux mains d'une dynastie beylicale. En 1830, le bey Hussein félicite le général Bourmont de la conquête de l'Algérie et Tunis devient alors la " protégée " de la France. Pour résoudre les problèmes économiques, la France impose des réformes par l'intermédiaire de ses consuls.

En 1848, pour entretenir son armée de 5 000 hommes, le bey alourdit la fiscalité. S'ensuit une révolte, menée par Ali banu Gadahim, qui est finalement matée. La fiscalité est réduite, mais un emprunt de 35 millions de francs or, à 7%, est contracté auprès des banquiers français (89).

Les dépenses inconsidérées se poursuivent : un palais de style versaillais, la Mohammedia, un autre à La Goulette. Une école polytechnique dotée de professeurs analphabètes est crée, ainsi qu'un arsenal qui ne construit pas de navires.

Pire, Mahmoud, le ministre des finances et protégé du bey, s'enfuit en France avec le Trésor. Les détournements se poursuivent sous le successeur de Mahmoud, Mustafa.

Le président du Grand Conseil tunisien, Khaïr ed Din, donne sa démission et le Grand Gonseil est dissous. Les sécheresses de 1865 à 1868 provoquent disettes et épidémies de choléra.

Une fois de plus un emprunt de 30 millions de francs or est contracté. Une Commission de Contrôle Administratif, présidée par l'inspecteur des finances Villet, est mise en place par les Français avec des Anglais et des Italiens.

En 1873, Villet dévoile les détournements du khanadjar qui est remplacé par le pacha Kheredine. Ses réformes mécontentent les oligarques qui l'acculent à la démission en 1877.

Deux factions se forment : celle des Français menés par Roustan et celle des Italiens de Maccio.

En 1878, le Congrès de Berlin confie la Tunisie à la France avec l'accord de l'Angleterre et de l'Allemagne. Le 30 mars 1881, des nomades kroumirs pénètrent en Algérie et sont repoussés par les Français. Quatre soldats de la République sont tués.


(89) Taux d'intérêt plus de trois fois supérieurs à ceux pratiqués en France qui étaient de 2%.



L'INVASION DE LA TUNISIE


C'est le prétexte idéal pour Jules Ferry qui obtient de la Chambre et du Sénat un crédit de 5,5 millions de francs or (16 millions d'euros) pour envahir la Tunisie. En fait, un corps d'armée de 35 000 hommes se tenait prêt de l'autre coté de la frontière…

Le général Delebeque envahit les terres kroumirs à Tabarka et Logerot, investit Le Kef. Le 1er mai 1881, le général Bréhant débarque avec 8 000 hommes. Il rencontre le dey Mohammed Saduq et lui présente la convention de protectorat.

Le 12 mai 1881, le traité du Bardo est signé par Mustafa Ismaël, Bréhant et Roustan, mais il mécontente les Italiens.

Maccio suggère alors aux Tunisiens d'envoyer une protestation à son gouvernement qui se rapproche alors de l'Autriche.

Dans le bled, les soulèvements des tribus Naffat, de Ali ben Halifa, et des Ouled Iyan mobilisent 30 000 Français. Sfax est bombardée le 26 juillet. Kairouan, Souss, Gabès et Gafsa subissent le même sort et sont investies.

60 000 Français occupent la Tunisie tandis que le parti italien de Maccio obtient une démonstration navale de son gouvernement.

Roustan est nommé Résident Général avec pour tâche de faire rembourser les créances de la Régence. Le 9 juin 1881, il publie un décret par lequel le Dey le nomme intermédiaire officiel avec les autres puissances, Président du Grand Conseil et Chef des Armées.

Devant la complexité de la tâche, notamment le remboursement des dettes par un pays ruiné, il demande à être remplacé. En avril 1882, Jules Ferry nomme Paul Cambon.

Cambon fait une évaluation économique et propose les réformes nécessaires, notamment l'élimination ( !) des influences allemandes et italiennes qui " interfèrent dans l'économie tunisienne. " Il finit par dissoudre le Grand Conseil, constitué d'hommes d'affaires tunisiens, et abolit le régime des Capitulations (91) qui exemptait d'impôts Chrétiens et Juifs français.

En octobre 1882, Ali Bey succède à son frère. Cambon veut amender le Traité du Bardo qui ne parle pas de protectorat. Cambon créé des Directions, sorte de ministères chapeautés par un secrétaire général, qu'il confie à Louis Bonaparte, puis à Eugène Regnaud.

Regnaud éliminent les tribunaux européens : désormais les Européens répondront de leurs actes auprès de tribunaux français.


La population.


En 1891, les 10 000 colons français cohabitent avec autant de Maltais et 30 000 Italiens. En 1911, il y a 45 000 Français et 90 000 Italiens et les heurts sont fréquents.

Le recensement de 1921 compte 156 000 Européens pour deux millions de Musulmans. Les Italiens conservent leur nationalité et ont les même droit que les Français, ce qui n'est pas le cas des Arabes. Les Italiens sont exemptés de la conscription.

En 1886, Regnaud est remplacé par Justin Massicot qui supprime la piastre. L'union douanière avec l'Italie et l'Allemagne est déclarée en 1890.

L'occupation de la Tunisie a donc été beaucoup moins violente que celle de l'Algérie, notamment sous l'impulsion des lettrés arabes. Un mouvement réformiste apparaît sous l'influence des Jeunes turcs d'Istanbul, notamment avec Abd al Aziz al Tahlibi.

Sous l'influence du réformiste Mohammed Abdu, l'école traditionnelle des faqis, basée sur des textes du VIII° siècle, est remplacée par celle des alims quasi-laïques. L'Égypte de la nahada fascinait les Tunisiens, notamment ceux de l'école Zeytuna qui fut à l'origine du nationalisme tunisien. En 1875, Keir ed Din fonde l'école Sadderiya qui sera plus tard fréquentée par Habib Bourguiba. Djemal ed Din el Afrani s'y distingua tout en reléguant la femme à son rôle ancestral. L'école délivrait l'igaya, une autorisation d'enseigner, lors d'une cérémonie au cours de laquelle maître et élève croisaient leurs doigts.

Les élites formées seront utilisées par les nationalistes… Baignant dans une culture française, ils sont moins bien rétribués que leurs homologues européens.

En 1907, Bachir Sfar et Ali bach Hamba fondent l'hebdomadaire " Le Tunisien ", d'abord en français, puis en arabe deux ans plus tard. Ce journal revendiquait l'égalité devant l'instruction (le pays comptait 90% d'analphabètes), l'égalité des salaires et l'accession à l'enseignement supérieur et à la fonction publique. " En 1954, un ouvrier européen gagnait 6 000 francs anciens, un musulman 1 500. " (92)

En 1911, la municipalité française de Tunis décide d'immatriculer le cimetière de la ville. La population se soulève. On relèvera huit morts chez les Européens et plusieurs dizaines chez les Musulmans. L'état de siège durera jusqu'en 1921 ! Les chefs de l'opposition sont expulsés.

A Paris, Ala Halibi publie " La Tunisie Martyre " où il explique que le régime beylical était plus libéral que celui des Français. En 1920, le Parti des Jeunes Tunisiens devient le Parti Libéral Constitutionnel ou Destour. Imprégné de nationalisme et de pan arabisme, ce parti est modéré et ne conteste pas le protectorat. Il dispose de 80 cellules.

Les premières grèves apparaissent dans les cimenteries en décembre 1924, accompagnées par celles des ouvriers agricoles, soutenus par la CGT et le PC. Les militants cégétistes européens sont arrêtés.

Pour calmer les esprits, les catholiques français n'ont rien trouvé de mieux que d'inaugurer, en pleine médina de Tunis, une statue du cardinal La Vigerie exhibant une croix dans sa main. Et cerise sur le gâteau, en 1930, centenaire de la conquête de l'Algérie, se tient le trentième Congrès Eucharistique . St Augustin est tout de même né à Carthage, nom de nom !

En 1930, le Destour, miné par l'opposition entre les défenseurs de la bourgeoisie arabe et les extrémistes, est dissous.

Habib Bourguiba est le septième enfant d'une famille de Monastir. Très doué, il fait trois années d'études de droit à Paris. Il s'imbibe de culture française et de la rhétorique des orateurs comme Daladier. Il revient en Tunisie avec une épouse française et un enfant. Il ouvre un cabinet d'avocat, rédige de violents articles contre les Français et critique le Destour.

En 1934, les avocats Habib Bourguiba, Bahri Guiga et Tahar Sfax créent à Ksar el Al le Néodestour. Ils ont été formés à l'école socialiste française. Ils sont nationalistes, laïques mais rejettent le pan arabisme.

Les fonds sont apportés par Mohammed Chenikh, un riche homme d'affaires. L'organisation rappelle les partis extrémistes (PC ou fascistes) avec hymnes et armes.

Habib Bourguiba encadre 400 cellules et 100 000 militants/adhérents, contre 10 000 et 67 pour le Destour. Il devient l'interlocuteur privilégié et Léon Blum le reçoit.

Il présente ses revendications au ministre des colonies, Louis Viennot : arrêt des spoliations et abolition du tiers colonial pour les fellahs. Malgré leurs idéaux socialistes, Viennot et Bourguiba n'arrivent pas à s'entendre : " La France ne saurait abandonner sa possession tunisienne. " Pendant ce temps les mineurs de Metlaoui se révoltent.

Lors de son congrès de novembre 1937, le Néodestour rassemble 700 délégués. Salah Ben Youssef, rejetant le dialogue avec les Français, s'opposent aux modérés qui en sont partisans.

Le renvoi d'Abdallah Belhaouanne, professeur au lycée Saddiri, déclenche une grève générale et accentue les divergences. Les chefs du Néodestour sont emprisonnés. Lors de la condamnation de deux nationalistes, les Tunisiens jettent des pierres et tuent un gendarme. Vingt manifestants sont victimes de la répression.

Le Néodestour est dissous, les locaux saisis et 2 500 militants arrêtés, l'état d'exception est décrété.

Pendant la seconde guerre mondiale, les Allemands, qui occupent la Tunisie, libèrent Bourguiba qui rencontre Mussolini à Rome. Mais en mai 1943, les Alliés débarquent à Tunis et le maréchal Juin réinstalle le protectorat.

En 1950, le Résident Général Louis Périllier déclare : " La Tunisie est un petit pays qui ne peut pas se passer du concours de la France. "(93)

Quant au maréchal Jean de Hautecloque, il tombe dans la vulgarité en déclarant au Président Auriol : " Jusqu'ici, monsieur le Président, nous avons bandé mou, maintenant il nous faut bander dur. " (94)


(91)Mises en place quatre siècles plus tôt par François Ier et Soliman le Magnifique.
(92) Le fardeau de l'homme blanc, p.163.



L'INDEPENDANCE


Bourguiba, coiffé d'un fez rouge, reprend la lutte en 1952. Il est interné sur l'îlot de Magali. Un an plus tard, les Français entament les négociations. Mendès France arrive au pouvoir et se rend à Tunis en juin 1954. Edgar Faure poursuit les négociations et en 1955 l'autonomie interne est accordée.

A son retour de captivité, Bourguiba est accueilli en triomphe… à cheval, car il a prit des cours d'équitation !

Des divergences apparaissent au sein du Néodestour. Les extrémistes sont menés par Salah ben Youssef, mais Bourguiba veut conserver de bonnes relations avec la France. C'est d'ailleurs l'armée française qui l'aidera à mater les extrémistes…

L'indépendance complète est accordée en mai 1956, l'Histoire de la Tunisie moderne commence…


(93) Le fardeau de l'homme blanc, p.230. (94) Ibid. p. 252.


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