samedi 6 janvier 2007

17- L’abolition de l’esclavage des noirs en Tunisie (1846)

L’abolition de l’esclavage des blancs fut imposée au Maghreb d’une façon générale au lendemain du congrès de Vienne de 1815, au cours duquel la mystique fraternité chrétienne tout en voulant instaurer un nouvel ordre humanitaire, en s’opposant à la piraterie, la traite et l’esclavage, comptait « pacifier » la Méditerranée. L’Europe s’était décidée, pour imposer un certain libéralisme économique avec comme corollaire une liberté commerciale et une libre circulation des biens et des personnes, à mettre fin à la course et à l’esclavage. Cela fut réellement imposé aux Beys, à partir de 1816 et notifié par des traités à partir de 1819.

La libération des esclaves blancs, autrement dit les Chrétiens, qui étaient généralement des prises de la course barbaresque en Méditerranée, était faite par la force à la suite de deux expéditions maritimes d’intimidations préconisées par Lord Exmouth en 1816 et 1819, il n’en restait pas moins que celle des noirs africains fut d’une manière normale, à tel point qu’elle n’avait pas suscité l’attention des histoi-res.

Il faut bien noter que la démarche européenne au lendemain du congrès de Vienne n’était à vrai dire qu’un alibi pour une ingérence politique dans les affaires des pays du Maghreb, plutôt qu’une action à caractère humanitaire. Nous savons tous que les Chrétiens, fruits de la course et soumis à l’esclavage, n’étaient pas maltraités, ni même trop exploités, comme le laissait entendre une certaine littérature ecclésiastique du début du XVIIIème siècle.

En outre, ces esclaves, une fois convertis de leur plein gré, pourraient accéder à des hautes fonctions, voire à la plus haute fonction de l’Etat, comme les Beys Mouradites, dont le fondateur de cette dynas-tie était originaire de Corse. Des ministres de la dynastie husseinite, comme Youssef Saheb Et-Tabaa, l’homme fort du règne de Hammouda Pacha, ou le ministre réformateur Khéreddine étaient d’origine européenne et étaient capturés enfants par les corsaires et vendus dans les marchés des esclaves à Is-tanbul. Certains princes, comme Hammouda Pacha et Ahmed Bey, étaient nés de mères esclaves.

Ainsi, l’esclavage, dans la Régence de Tunis, n’était pas en lui-même « une grande peine» et qu’ «en un mot, c’est de toutes les esclavitudes celle qui est la moins rude et beaucoup d’habitants du pays sont bien plus malheureux que ne le sont ces esclaves ».

C’est qu’il faut noter par là, c’est que la description faite sur la situation soit disant « inhumaine » dans laquelle vivaient les esclaves de la Régence de Tunis, voire dans le monde arabo-musulman était quel-que peu exagérée par une propagande orchestrée par les religieux et certaines parties ayant des intérêts dans le rachat des captifs, comme certains juifs d’origine livournaise, qui pourtant avaient leurs pro-pres esclaves.

Mais si l’attention des historiens avait porté sur la question des captifs chrétiens, cela était essentielle-ment dû d’abord à l’existence d’une pléthorique documentation sur la question, ensuite au fait que ces esclaves faisaient l’objet d’un fructueux commerce entre la Régence et l’Europe par le système des rachats.

Outre les esclaves chrétiens blancs, qui jouissent même d’une liberté assez conséquente, les esclaves noirs de Tunisie proviennent d'une large zone allant de l'Ouest africain au lac Tchad. Les royaumes de Burnou et la région du Fezzan fournissent l'essentiel des détachements. La plupart des groupes sont réduits en esclavage suite à des guerres locales entre les tribus rivales ou aux opérations d'enlève-ments. Les routes caravanières aboutissant à Tunis proviennent de plusieurs centres sahariens. En plus de Ghadamès qui relie la régence au Fezzan, à Morzouk et au royaume de Burnou, Tombouctou est en liaison régulière avec la régence par la route caravanière qui passe par le Mzab, le Jérid et qui met le pays en contact avec les groupes et ethnies africaines d'une large zone touchant le pays Bambara, la ville de Djenné et plusieurs régions du centre-ouest africain. Les noms des esclaves ou affranchis rele-vés dans les documents d'archives confirment cette origine multiple et diversifiée : à côté des noms fréquents comme « Burnaoui », « Ghdamsi » et « Ouargli », on rencontre des noms indiquant une ori-gine d'autres centres de l'Afrique de l'Ouest comme « Jennaoui » ou « Tombouctaoui ».

Ces esclaves noirs n’étaient pas en fait soutenus par des puissances étrangères. Ils étaient séparés, après avoir été vendus par leurs pairs à des négriers, qui faisaient le commerce transsaharien de la poudre d’or, des plumes d’autruches et du séné, l’ivoire et la cire jaune, de leur milieu africain. Ils étaient également résignés à accepter cette nouvelle situation, préférant vivre dans l’opulence des de-meures de leurs maîtres, que de vivre dans les situations précaires que connaissaient les régions sub-sahariennes. Nous croyons qu’en se trouvant face au dilemme de choisir la servitude avec la garantie d’assurer leur survivance, même dans la douleur, et la précarité de la vie, avec le risque de vivre d’atroces famines, ils auraient choisi la première situation. Et de choisir par là la conversion à l’Islam, malgré la suspicion de certains Ulémas, qui les considéraient encore comme des animistes, pour avoir un droit à un traitement équitable. Car, dans la civilisation musulmane, même si elle était esclavagiste comme les autres sociétés, étant donné les Musulmans, selon Bernard Lewis, s’étaient interdits « la mise en esclavage non seulement des musulmans nés libres, mais également des non-musulmans vi-vant sous la protection d’un Etat musulman ».

D’ailleurs, Henry Dunant, le fondateur de la Croix Rouge Internationale notait dans sa Notice sur la Régence de Tunis que Le sectateur de l’Islam était strictement conduit par les Hadith du Prophète « Pardonne à ton esclave soixante-dix fois par jour, si tu veux mériter la bonté divine »; « Vêtissez vos esclaves de votre habillement, et nourrissez-les de vos aliments » et les paroles du Coran « Si quelqu’un de vos esclaves vous demande son affranchissement par écrit, donnez-le-lui, si vous l’en jugez digne. Donnez-leur un peu de ces biens que Dieu vous a accordés. » (Sourate La Lumière v. 33.).
Et les musulmans respectaient ces paroles de l’un de leurs plus illustres théologiens : « Ne dis jamais : mon esclave, car nous sommes tous les esclaves de Dieu ; mais dis : mon serviteur ou ma servante. » Les docteurs musulmans ordonnent de fournir consciencieusement à l’entretien et à la nourriture de l’esclave, et de ne point lui imposer une tâche au-dessus de ses forces. Ils recommandent de vendre l’esclave si son maître ne peut l’entretenir, et ils défendent de le charger de trop de travail. »

Ainsi, dans la tradition musulmane le domestique, même s’il était dans la servitude, était bien traité, puisqu’ils étaient considérés comme une force de travail, qu’il fallait préserver. A cet effet, Ibn Sinâ disait dans son ouvrage At-Tadbîr (Penser l’Economique) : «Tu dois donc remercier Dieu, Puissant et Magnifié soit-Il, pour t’avoir consacré [les serviteurs] qu’Il t’as consacrés et dont tu es satisfait. Tu dois les protéger et ne jamais les négliger, t’en quérir de leur état et ne jamais les oublier, prendre soin d’eux et ne jamais les léser ; ce sont des êtres humains, sensibles à la fatigue et à l’embarras, à l’ennui et à l’affaiblissement, comme tout être humain et sont sollicités par les mêmes besoins et les mêmes inclinaisons qui constituent la nature de chacun de nous ».

Bien plus, il était considéré comme un membre de la famille, à tel point que lors de la promulgation du décret de leur affranchissement au milieu du XIXème siècle, nombreux parmi eux avaient refusé leur nouvelle situation, préférant rester au service de leurs anciens maîtres que de se retrouver dans une véritable marginalisation. Puisque « le fils d’une négresse esclave et d’un homme libre était libre, et l’égal de ses demi-frères » et que « l’esclave pouvait hériter de son maître à sa mort. »

Ainsi, on pourrait estimer que ceux qu’on considérait comme esclaves, même s’ils l’étaient statutaire-ment, ne l’était pas réellement, puisqu’ils vivaient au sein des familles bourgeoises et aristocratiques comme des serviteurs, comme les autres serviteurs autochtones. Certains d’entre eux, surtout les plus vigoureux étaient recrutés pour la garde personnelle du Bey et étaient beaucoup plus choyés que les autres.

L'organisation sociale de la société traditionnelle tunisienne offre un cadre d'organisation spécifique aux esclaves de Tunis. L'agha des esclaves, généralement le premier eunuque du bey, est chargé de veiller sur l'ordre du groupe et de régler les différends qui peuvent surgir entre les maîtres et esclaves ou entre les esclaves eux-mêmes. Des données et témoignages confirment la relative autonomie d'or-ganisation dont bénéficient les esclaves de Tunis ainsi que la protection que leur assure le pouvoir po-litique, protection qui, tout en cadrant avec les bonnes règles de conduite et de traitement de l'esclave prescrites par l'islam, révèle un sens aigu de la politique. En effet, en protégeant une minorité, n'est-ce pas le dévouement inconditionnel de cette dernière que le pouvoir s'assure du même coup ? Surtout que les gardes du bey sont recrutés parmi les esclaves. À côté de cette organisation mi-politique mi-administrative, les esclaves possèdent bien sûr leurs formes d'organisation spécifiquement religieuses comme les confréries dont les fonctions ne se limitent pas à l'animation de la vie mystique et affective du groupe. Les confréries assurent aussi de multiples fonctions sociales qui deviennent surtout appa-rentes après l'affranchissement de l'esclave. D'ailleurs, l'affranchissement se traduit le plus souvent pour l'esclave par un passage de la tutelle du maître à la tutelle de la confrérie qui remplace auprès de lui sa famille large ou sa tribu.

Il faut d’autre part signaler qu’il est difficile d’évaluer le nombre des esclaves noirs vendus dans la Régence. Leur nombre était difficile à établir, du fait de la faiblesse du commerce transsaharien, si l’on voulait le comparer à celui du Maroc ou de Tripoli, d’autant plus que les caravanes empruntant le chemin terrestre étaient frappées d’un lourd impôt sur l’importation de la poudre d’or à leur entrée à Tunis.
Il n’en restait pas moins que leur nombre variait, selon les sources, entre les 10.000 et les 50.000. Se-lon les estimations de R. Austen, fournies à K. Chater, environ 150.000 auraient été vendu dans le souk d’El Berka entre 1700 et 1850, alors que Lucette Valensi avance le chiffre de 6 à 7000 pour l’année 1861 pour les anciens esclaves en recourant aux registres sur lesquels étaient mentionnées les listes des affranchis. Pourtant, Louis Ferrière, dans une lettre à Reade, le consul britannique à Tunis, les évaluait en 1848 à 167.000, libres ou esclaves.

Malgré ce poids démographiquement faible, ainsi que leur minime apport économique, les esclaves noirs étaient généralement des domestiques dans les villes et des ouvriers agricoles dans les oasis du sud, à l’intérieur du pays.
L’émancipation des esclaves était également considérée en Islam comme un geste de magnanimité et de charité suprême. Ainsi, plusieurs esclaves étaient libérés à l’occasion de la mort d’un prince ou d’un proche de la famille royale. Mais, certains aristocrates s’attachaient parfois à leurs avantages et ne voulaient qu’on leur imposait des ordres à nature, selon eux, à ébranler l’ordre social, tant il est qu’ils étaient imprégnés de cultures traditionaliste. Lors de l’enrôlement par exemple des esclaves au sein d’un corps d’armée de soldats noirs en 1836-1837, certains propriétaires d’esclaves avaient vigou-reusement protesté.

Aussi, lorsque la question de la libération des esclaves fut posée dans les années 1840, au temps du règne d’Ahmed Pacha Bey, il prit précaution de procéder par étapes. Néanmoins, il faut remarquer que malgré ces précautions, cette mesure fut bien accueillie par l’ensemble de la société, comme ce fut le cas de l’émancipation de la femme en Tunisie en 1956, du fait qu’il y avait une certaine prédisposition culturelle et intellectuelle pour accepter une telle mesure.

Avant de procéder à l’abolition définitive de l’esclavage des noirs dans la Régence de Tunis, Ahmed Bey eut le 29 avril 1841 un entretien avec Thomas Reade, consul anglais, qui lui conseilla d’interdire à l’instar de la Grande Bretagne cet infâme commerce.
Convaincu de la nécessité d’une telle action étant lui-même fils d’une esclave et considéré comme un prince ouvert au progrès, prompt à réprimer toute forme de fanatisme, il décida d’abord d’interdire l’exportation des esclaves.

Procédant, comme nous l’avons signalé par étapes, il interdit le 6 septembre la vente des esclaves sur les marchés de la Régence, pour décider en septembre 1842 que les enfants d’esclaves, nés après cette date, seront libres.
Pour parer à toute forme de mécontentement, Ahmed Bey obtenait au préalable des fetwas des Ulémas. Certes, une fatwa fut confectionnée par les Britanniques en arabe à Malte, démontrant que cette aboli-tion n’était pas incompatible avec la religion, amenant ainsi le Bachmufti Hanéfite Mohamed Beyram et le cheikh Malékite Brahim Riahi à ratifier cette décision prise par Ahmed Pacha à abolir définitive-ment l’esclavage des noirs dans la Régence.

Seulement, on est en droit de se poser la question suivante : cette décision fut-elle prise pour des considérations humanitaires, ou bien pour des considérations d’opportunité économique, où le Bey était dans l’obligation de procéder à des restrictions budgétaires en se libérant de ses troupes de soldats noirs, au moment où il s’était engagé dans des dépenses somptueuses, occasionnées par la construction du palais de Mohamadia, le Versailles de Tunis ? La question reste posée. Il n’en restait pas moins que même si cette abolition fut acceptée par la population citadine, elle fut quelque peu rejetée, selon Ibn Abi Dhiaf, à Djerba, chez les bédouins et les paysans, qui avaient besoin d’une main d’œuvre servile à bon marché. Il fallait un peu de temps, jusqu’au décret de 1896, pour éradiquer complètement et per-mettre aux noirs d’être des citoyens à part entière.
Certes, il avait eu une certaine résistance, mais elle n’était pas efficace et n’était pas comme cela fut le cas aux Etats-Unis d’Amérique bien organisé, même si certains noirs avaient refusé cette libération, pour ne pas se retrouver dans la rue et affronter tous seuls, sans défense économique, les aléas de la vie.

Après abolition de l’esclavage et au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, la plupart des anciens esclaves, hommes ou femmes, constituent un sous-prolétariat urbain végétant dans les petits métiers ou sans métier et vivent dans des habitations précaires (fondouks des faubourgs populaires). Souvent, ils sont vendeurs de pain, marchands ambulants, masseurs dans les bains maures, domestiques ou sim-plement vagabonds, proie facile pour la police municipale pour cause d'ivresse ou de petits vols. Jus-qu'à 10% des prostituées de Tunis sont d'anciennes esclaves. C'est donc à la suite de l'abolition qu'un processus de paupérisation et de marginalisation sociale devient perceptible à une grande échelle car l'affranchissement assure l'émancipation juridique mais non sociale de l'esclave.

Source : Mohamed Larbi SNOUSSI (Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis); Wikipedia

3 commentaires:

islam_ayeh a dit…

Le verset cité est erroné!!

وَلْيَسْتَعْفِفِ الَّذِينَ لَا يَجِدُونَ نِكَاحاً حَتَّى يُغْنِيَهُمْ اللَّهُ مِن فَضْلِهِ وَالَّذِينَ يَبْتَغُونَ الْكِتَابَ مِمَّا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُمْ فَكَاتِبُوهُمْ إِنْ عَلِمْتُمْ فِيهِمْ خَيْراً وَآتُوهُم مِّن مَّالِ اللَّهِ الَّذِي آتَاكُمْ وَلَا تُكْرِهُوا فَتَيَاتِكُمْ عَلَى الْبِغَاء إِنْ أَرَدْنَ تَحَصُّناً لِّتَبْتَغُوا عَرَضَ الْحَيَاةِ الدُّنْيَا وَمَن يُكْرِههُّنَّ فَإِنَّ اللَّهَ مِن بَعْدِ إِكْرَاهِهِنَّ غَفُورٌ رَّحِيمٌ {33}

cette partie : "Pardonne à ton esclave soixante-dix fois par jour, si tu veux mériter la bonté divine. Vêtissez vos esclaves de votre habillement, et nourrissez-les de vos aliments." n'a rien à voir avec le verset 33!

Téméraire V4.3 a dit…

@Ilam_Ayeh: Vous avez raison, c'est une erreur de saisie, il y a le verset et un hadith "Pardonne à ton esclave soixante-dix fois par jour, si tu veux mériter la bonté divine". Je corrige.

Anonyme a dit…

http://islamriposte.starac7.fr/t20-MOHAMUD-SWS-etait-il-un-esclavagiste.htm
http://faceaujudaisme.heberg-forum.net/ftopic5_les-esclavagistes-juifs.html