jeudi 4 janvier 2007

16- Prise de l’Ile de Tabarka par le Bey Ali-Pacha (1742)

En 1540, les Génois, dans leurs courses, capturèrent sur les côtes de la Corse un des plus fameux corsaires tunisiens nommé Dragut. Le gouvernement beylical fit tous ses efforts pour racheter son homme; mais les Génois répugnaient fort à se dessaisir d'une si belle proie.
L'affaire s'arrangea par l'entremise d'un noble Génois de la famille Lomellini, qui, pour prix de son intervention, reçut en toute propriété la petite île de Tabarka.

En 1742, elle était peuplée par une colonie de cette nation, venue là pour la pêche du corail, qui est très abondant, et les Capucins y fondèrent un établissement en 1636.
Dans le courant de 1741, la Compagnie Royale d'Afrique, qui ne voyait pas sans envie la prospérité de l'établissement tabarquin, placé si près de son comptoir du Cap Négro, ouvrit des négociations avec la maison Lomellini, dans le dessein d'unir cet établissement aux deux autres qu'elle possédait.

Ali-Pacha en eut connaissance, et résolut d'enlever à ses faibles défenseurs l'ile de Tabarca, pour qu'elle ne pût point tomber entre des mains françaises. Il arma huit galiotes pour l'entourer, et, y fit débarquer une forte colonne de troupes. L'île fut prise, les fortifications furent démolies, l'église et les habitations ruinées, et, tandis qu'une forte garnison était laissée, tous les Tabarquins qui n'avaient pas eu le temps de s'enfouir sur leurs barques de pêche, étaient trainés en esclavage, à Tunis.
Ceux qui s'étaient échappés se réfugièrent d'abord à la Calle, puis de là dans l'île, alors ouverte, de Saint-Pierre, près des côtes de Sardaigne, ou ils formèrent un établissement. Soixante ans après, vers 1802, leurs descendants y furent pris par les pirates Tunisiens et conduits en esclavage. http://tunisiecoloniale.blogspot.com/2006/12/commando-tunisien-contre-lle-saint.html

Les malheureuses victimes de la première prise étaient au nombre de huit cent quarante-deux, si l'on en croit une lettre du Père Charles-Félix d'Affori. Il dit que son prédécesseur, Père Antonin de Novellara, vit arriver ces pauvres captifs presque nus pour la plupart, sans argent, sans provisions, et les bagnes étaient déjà tout remplis.
Touché de pitié, le bon Préfet mit en gage l'argenterie, les ornements, les chandeliers de l'église, et jusqu'à la relique de la vraie croix, renfermée dans un reliquaire de cristal orné d'argent. Afin de pouvoir alimenter, vêtir et abriter tant de malheureux, il compromit encore les dépôts d'argent que les esclaves lui avaient confiés.

Irrités de la perte de leurs petites épargnes, les esclaves se révoltèrent contre lui, et sa vie courut même quelques dangers. Leurs réclamations parvinrent à Rome et la Sacrée Congrégation jugea sage de lui retirer la préfecture et de la confier au Père Charles-Félix d'Affori. En même temps, celui-ci reçut pour instructions de contracter un emprunt de quelques milliers de piastres, qui, jointes à d'autres aumônes, calmeraient les esclaves.

Il fit ce qui lui était ordonné, et, en rendant compte à la Sacrée Congrégation, il disait : « Et maintenant je me trouve dans une telle misère, que je ne sais comment nourrir mes religieux sans contracter de nouvelles dettes ». Il ajoutait, au sujet de son prédécesseur : « Si je le fais partir actuellement, avant d'avoir payé toutes ses dettes, les esclaves le poursuivront pour le faire enchaîner, comme plusieurs fois ils l'en ont menacé, et comme ils l'auraient fait si quelques ministres de cette cour ne nous eussent été favorables, venant à notre aide et prenant notre défense ».

Le 3 avril 1751, le Procureur général des Capucins, sur l'ordre du secrétaire de la Sacrée Congrégation, fit défense aux Pères Préfets de recevoir à l'avenir, dans la maison de la mission, des esclaves prêtres ou religieux, à quelqu'ordre qu'ils appartinssent. A cette époque, toutes les dettes n'étaient pas encore éteintes, car nous conservons un reçu du consul de Hollande, chez qui la relique de la vraie croix avait été déposée. Ce reçu, daté du 4 décembre 1753, constate le dernier versement qui éteint les dettes contractées chez ce personnage par les Pères Antonin de Novellara et Charles-Félix d'Affori. Il est signé : "Guillaume Plowman".

De nos jours existent encore à Tunis des descendants des anciens habitants Génois de Tabarka. Ils portent le nom générique de Tabarquins, et parlent le patois de leur premier lieu d'origine. Parmi eux on distingue plusieurs familles respectables par leurs vertus chrétiennes, leur honnêteté commerciale et les preuves d'attachement et de dévouement qu'elles donnent depuis plus d'un siècle à la mission et aux missionnaires.
Quelques-unes ont cessé de porter la qualité de Tabarquins, et même celle de Génois, en devenant sujettes de l'Autriche ou de la France, à la suite de services qui leur ont mérité la protection des gouvernements de ces pays.

Un chef de la maison Bogo remplit longtemps l'emploi de chancelier-interprète dans l'ancien consulat général d'Autriche. Le chef actuel, M. le général chevalier Antoine Bogo, Grand Croix de l'ordre du Nichan, officier de la Légion-d'Honneur et de plusieurs autres ordres, est haut placé dans la cour du Bey.
Cet homme respectable jouit de la plus grande considération auprès des indigènes et des Européens établis a Tunis. Sa digne épouse est issue de la famille Gandolfo, qui obtint la protection française sous le premier empire, et changea dés lors son nom en celui de Gandolphe. Ce membre de cette maison a longtemps dans sa jeunesse servi la France en qualité de secrétaire du consulat. C'est M. Pascal Gandolphe, aujourd'hui négociant recommandable, bon chrétien et excellent père d'une aimable et nombreuse famille, dont le dévouement, à l'occasion ne fait jamais défaut à notre mission.
Source : Mission des Capucins dans la Régence de Tunis 1624-1865 (publié en 1889)

1 commentaire:

Anonyme a dit…

J'apprécie vivement, pour des
raisons bien personnelles, votre blog tant comme source d'information, que pour l'esprit qui s'y refléte.
Mais je m'interroge par ailleurs sur les motivations de vos choix.
Pouvez apporter plus de lumières?