mardi 14 juillet 2009

74- La Conquête de Tunis par les Turcs (2ème partie)

La flotte se présenta d'abord devant Bizerte et y reçut le plus chaleureux accueil; les habitants offrirent même à l'amiral de se joindre à lui pour coopérer au succès de l'entreprise, mais Barberousse déclina leur proposition et se hâta de reprendre la mer, persuadé qu'en toutes circonstances la réussite d'un projet dépend toujours de la rapidité qu'on apporte à l'exécuter.

Le lendemain de son départ de Bizerte, Barberousse jetait l'ancre devant la Goulette. Les troupes de Barberousse se composent de 1800 janissaires, 6500 Grecs, Albanais et Turcs et 600 renégats, la plupart Espagnols. Quant à la flotte, elle était forte de 84 galères; mais, six sont retournées à Constantinople, dix autres ont été envoyées à Alger, quinze à Bône et quinze à Bizerte ; par ordre de Barberousse, dix-huit ont été aussi désarmées, de sorte que vingt seulement, avec sept grands navires amenés de l’île de Djerba par Sinan, tiennent la mer et croisent devant la Goulette.

Aussitôt, le bruit se répandit dans Tunis que le prince Rachid «le fils de la négresse» se trouvait à bord de l'escadre, et que, l'intention de la Porte Ottomane était de le rétablir sur le trône de son père, criminellement usurpé par Moulay Hassan. Ce bruit, habilement propagé par les agents de Barberousse, prit bientôt la consistance d'une nouvelle officielle et produisit un très grand effet sur l'esprit de la population déjà fatiguée du gouvernement existant. Elle prit les armes, se rua sur le palais de Moulay Hassan, le chassa de la ville et envoya de suite une députation à Barberousse, pour lui offrir sa soumission et le prier d'inviter Rachid à venir prendre possession du pouvoir suprême.
Moulay Hassan ramassa tous ses trésors, et prenant avec lui sa femme, ses enfants et ses serviteurs les plus affidés, il se retira, du côté du Djérid au milieu des Arabes.

Barberousse, heureux du succès de sa ruse, amène débarque le 16 août 1534, en toute hâte les 9,000 hommes de troupes qu'il avait amenés avec lui, les pousse sur Tunis, dont il traverse rapidement les faubourgs et court s'emparer de la Kasbah où il se fortifie.

Cependant, l'impatience gagne les habitants de la ville ; ils soupçonnent cette trahison, s'agitent, se rassemblent et demandent à grands cris leur nouveau souverain.
Barberousse se décide, il annonce à toute la ville que Les Béni Hafs ont cessé de régner et que ce n'est plus à eux, mais au délégué de la Porte qu’ils doivent obéir, et dont il est le représentant.

Comprenant qu’ils étaient joués, les Tunisiens envoyèrent dire secrètement à Moulay Hassan qu’il pouvait revenir, et que tous ils se réuniraient à lui, pour l’aider à chasser les Turcs.

Le 18 août 1534, Barberousse se présenta de bonne heure, dans la matinée, devant la porte d’El-Djazira avec 4,500 hommes ; au même moment, Moulay Hassan arrivait dans le faubourg opposé, suivi de 4,000 cavaliers arabes. Les Tunisiens avaient pris les armes et se rassemblaient tumultueusement, appelant le roi à grands cris ; mais les Arabes ne voulurent pas accompagner plus loin Moulay Hassan, et s’arrêtèrent dans le faubourg. Le roi entra seul dans la ville où les Turcs venaient de pénétrer par l’autre porte.
Pendant toute la journée, on se battit dans les rues. D’abord, les habitants eurent l’avantage. Plusieurs Turcs isolés furent massacrés, et les autres refoulés dans la citadelle que les Tunisiens pressaient de toutes parts. Le lendemain, Barberousse ordonna une nouvelle sortie : 1800 renégats et janissaires se précipitèrent dans la ville; leurs escopettes firent merveille et les Tunisiens s’enfuirent en désordre. Poursuivant leur victoire à travers les rues, les Turcs pénétrèrent dans les maisons et tuèrent tous ceux qui s’y trouvaient : 3000 Tunisiens, hommes, femmes et enfants succombèrent dans cette triste journée et 600 furent blessés ; quant aux Turcs leurs pertes sont de beaucoup inférieures.

Enfin, les habitants se soumirent à Barberousse et le reconnurent pour roi. Pendant que ceci se passait dans la ville, au-dehors Moulay Hassan, qui avait rejoint les Arabes, se trouvait dans un grand danger. Voyant que les Turcs étaient les plus forts, ses sauvages auxiliaires voulurent le livrer à Barberousse, et ce ne fut pas sans peine que Moulay Hassan parvint à leur échapper.

Le sultan déchu n'avait plus de ressource que parmi les Arabes; et ceux-ci, il est vrai, étaient bien nombreux et puissants. Alors Khaireddine tâcha de les attirer à son parti en flattant leur avidité et leur avarice.
Il écrivit aux principaux Cheikhs des Drid et des Nememcha, en leur envoyant des burnous, des draps et des présents, et que celui d'entre-eux qui pourrait saisir le sultan El-Hafsi et le lui amener, recevrait une récompense de trente mille ducats, tandis qu'au contraire celui qui protégerait son évasion, outre qu'il encourrait son indignation aurait à subir sa vengeance.

Les Arabes répondirent que les Sultans de la famille de Béni Hafs avaient coutume de leur donner annuellement depuis un temps immémorial des subsides convenus, en espèces et en denrées, et que si Khaireddine voulait se soumettre aux mêmes usages, ils passeraient à son service.
Khaireddine, satisfait de cette ouverture, leur fit dire qu'il consentait volontiers à leur payer les redevances établies en leur faveur, à condition, toutefois, qu'ils ne feraient point de tort à ses sujets, et qu'ils n'établiraient leurs campements que sur les bords du Sahara ou dans les plaines éloignées des villes. En conséquence, il les invita à lui apporter leurs registres, afin de prendre note de ce qu'il revenait à chacun d'eux annuellement, et pour s'assurer de ce qu'ils avaient reçu et de ce qu'on pouvait leur devoir encore pour l'année courante; car les Arabes ont grand soin de conserver les pièces authentiques qui constatent leurs droits et leurs privilèges, et de tenir un compte exact des paiements faits ou à faire par le gouvernement, aux époques fixées par l'usage.

Les Cheiks arabes commencèrent à donner la preuve de leur bonne volonté en se retirant dans le Djérid et ils envoyèrent leurs registres à Khaireddine. Le Pacha fit l'observation alors qu'ils n'avaient plus rien à prétendre du gouvernement pour l'année courante, et il les assura qu'au printemps prochain ils n'auraient qu'à se présenter pour recevoir leur Awayed (droit et du par la coutume).
En outre, et afin de leur inspirer plus de confiance, il envoya à chacun des cheiks arabes qui avaient des droits aux bienfaits du gouvernement, un Teskeré (billet) scellé de son cachet, et spécifiant la somme qui lui était due, avec l'ordre du paiement. Cette générosité de sa part disposa favorablement l’esprit des Arabes et les mit dans ses intérêts.

Ainsi cette une habilité politique fit rentrer dans son sillage les tribus arabes (Drid et les Nememcha) qui tenaient encore à Moulay Hassan. Les autres tribus imitèrent leur exemple, et reçurent aussi de grandes largesses.

A suivre ...

lundi 13 juillet 2009

73- La Conquête de Tunis par les Turcs (1ére partie)

Nous sommes en 1525, la dynastie des Beni Hafs, dont la fondation remontait à l'année 1228 avait fourni pendant plus de trois siècles une longue série de princes, sous le gouvernement desquels le royaume de Tunis avait compté au nombre des états florissants du monde musulman. Cette dynastie touchait au terme de ses prospérités, et sa chute même était prochaine. Cependant Moulay Mohamed soutenait dignement encore la réputation de ses ancêtres; mais on pressentait qu'après lui, nul prince ne pourrait porter, sans fléchir, le poids d'un aussi glorieux héritage

Moulay Mohamed avait eu plusieurs enfants de ses diverses femmes. A cause des rivalités entre les mères des princes, il s’est vu dans l'obligation de tenir enfermé son fils aîné Maamoun, homme extrêmement vicieux, pour l'empêcher de commettre un parricide.
Ainsi, Il désigna pour lui succéder son fils Moulay Hassan, au détriment de son aîné, grâce aux intrigues de sa mère, femme ambitieuse, qui nourrissait ce dessein depuis longtemps.

Donc, à sa mort, survenue en l'année 1525, le plus jeune de ses fils, Moulay Hassan, fut investi du pouvoir, au mépris du droit de ses frères. A peine s’est-il installé sur le trône, que, songeant à se débarrasser de tous compétiteurs, Moulay Hassan ordonna l’assassinat de ses frères. Deux furent immolés à ses terreurs jalouses; le troisième, Rachid, fils d’une esclave noire, parvint à s'échapper et se réfugia prés d'Abdallah, chef puissant d’une tribu arabe, dont il épousa la fille.

Moulay Hassan ne se trompait pas sur la désertion de son frère ; il prévoyait qu'il serait bientôt attaqué. Mais pour réduire autant que possible les moyens de trahison qu'il redoutait autour de lui, il dissimula ses craintes. Puis, un jour, il réunit dans un banquet tous ses parents : frères, sœurs, oncles, tantes, cousins, cousines, et tous ceux qui, de près ou de loin, avaient dans les veines du sang royal tunisien, sous prétexte de leur faire fête et de resserrer leur union.

A la fin du repas, quand il les eut comptés et qu'il se fut bien assuré que pas un ne manquait à l'appel, il les fit empoigner, fit crever les yeux à tous les mâles, quel que fût leur âge, et enfermer toutes les femmes dans des prisons bien gardées.

A la nouvelle de cette cruauté inouïe, Rachid, le frère fugitif, se met à la tête de l'armée de son beau-père, et soulève le plus de tribus qu'il peut ; mais ne se croyant pas encore assez fort il envoie demander du secours à Khaireddine Barberousse, qui venait d’acquérir un grand pouvoir, peut-être sans s'en douter, par la fondation de la régence d'Alger.

Khaireddine Barberousse accueillit le proscrit avec une bienveillance marquée, et, apprenant aussitôt le grand avantage qu'il pourrait tirer de cette circonstance, pour aider à la réalisation de son projet d'annexion de l'état de Tunis aux territoires qu'il avait déjà conquis, il engagea le prince à se rendre avec lui à Constantinople, ou son nom, sa réputation et son crédit lui feraient aisément obtenir les moyens de soutenir ses justes prétentions au trône de la Tunisie.

Rachid, plein de confiance dans ces assurances trompeuses, suivit Barberousse à Constantinople. La, le rusé corsaire persuada sans peine au sultan Soliman que la conquête de Tunis serait facilement réalisable, grâce à la division des partis, et qu'il suffirait pour les rallier et les dominer, de prendre ostensiblement fait et cause pour le prétendant.

Sur-le-champ, les préparatifs de l'expédition commencèrent, et, quelques temps après, une flotte formidable, aux ordres de Barberousse lui-même, quittait le Bosphore et faisait voile vers les côtes d'Afrique. Au moment où elle appareillait, Rachid qui, jusque là, avait gardé une foi entière dans les promesses de ses deux puissants patrons, se vit traitreusement arrêté par leurs ordres, puis jeté dans une prison d'État, d'ou il ne devait plus sortir.

A suivre ...

mardi 20 novembre 2007

72- La Prise de Sfax : un Massacre oublié par l’Histoire (6ème Partie)

Ces deux messieurs, Ali Ben Khlifa et Ali Chérif n'ont pu être fusillés; ils sont à 40 kilomètres de Sfax où ils consultent évidemment les Arabes de la plaine. Ali-Chérif est un ancien artilleur du Bey ; on disait à Tunis qu'il avait été à l'Ecole Polytechnique, alors qu’il n'était qu'un modeste artilleur arabe ignorant, mais très chatouilleux de l'indépendance des Tunisiens.

A Sfax, il était commandant de place et, comme tel, préposé à la manœuvre des vieux canons, quand le gouverneur lui signifia la traité du Bardo. Il refusa d'abord d'y croire, puis il organisa la révolte méthodiquement et patiemment.
La ville de Sfax a d'autant mieux mérité son châtiment exemplaire qu'elle a bien étudié son affaire avant de s'y lancer.

Il a été a trouvé plusieurs fusils Martini déchargés dans les rues, et un fusil Gras et même un capitaine du 93ème fouillant une maison tomba sur un Turque qu’il mit au mur et fusilla.

Le nombre élevé de tués et le manque de purifiants fait craindre que le séjour des cadavres sous une couche de terre trop légère n'apporte aux troupes des émanations dangereuses.

Le soldat n'a que le strict biscuit pour se sustenter jusqu'à présent, un peu de viande de temps en temps, et les adoucissements que les "mercanti" accourus en troupes serrées vendent horriblement cher.

Le malin serait le Parisien qui partirait aujourd'hui ou dans huit jours de Marseille, avec un navire chargé de conserves, de vin, de cognac, de saucisson, de harengs, de café et d'appareils à fabriquer la glace : il ferait fortune en quinze jours au détriment de tous les mercantis sans sou ni maille, qui ne vendent que d'horribles drogues et des viandes pourries.

Deux jours après la prise de Sfax, le cuirassé l'Alma compte toujours à son bord une centaine de réfugiés, hommes, femmes et enfants, qui redescendront à terre le 3ème jour.
Les femmes étaient couchées d'un côté avec les enfants, les hommes de l'autre et, pendant quelques jours, avant l'arrivée du gros de l'escadre, ils ont un peu vécu de pain et d'eau claire.
Maintenant le spectacle était curieux et triste à voir. Les souffrances sont oubliées de tous, et chacun va essayer de se remettre au travail. Cependant, la sécurité n'eut pas grande, il faut que les six bataillons qui sont à Sfax restent à Sfax, et opèrent des mouvements en rase campagne, à dix kilomètres autour de Sfax.

Ces hommes, aujourd'hui complétés au nombre de trois mille environ, sont trop précieux pour qu'on les envoie à Gabès. Si l'escadre va à Gabès, comme cela est dicté par les nécessités d'une répression exemplaire, l'amiral Garnault aura bien assez de ses douze cents marins des compagnies de débarquement, protégés, jusqu'à l'arrivée de troupes fraîches, tirées de France, par les canonnières des escadres.

Telle a été la prise de Sfax. Les Arabes sont vraiment naïfs! Ils n'ont jamais voulu croire, dans l’intérieur, à la prise de Sfax. Dans Kairouan même, ville sainte, où est enterré le barbier du Prophète, les marabouts la nient, se basant sur ceci qu'un projectile ne peut porter à plus de deux mille mètres, et que la rade de Sfax est inabordable pour nos gros cuirassés.

Certains auteurs n’hésitent pas à évoquer que la prise de Sfax a été un souvenir dramatique gravé dans les Bibelots du Pillage dont la population Sfaxienne a été victime.

L'historien Français "Martel" a écrit : "Les valeureux chevaliers du Cheikh se sont opposés avec bravoure a l'armée française qui était bien plus supérieure avec ses canons et ses armes l'obligeant a se cacher dans les casernas et les Bateaux de guerres 15 jours de suite.....et sans la fin des munitions et des renforts Français, Sfax et ses environs auraient pu être une grande tombe pour les soldats Français"Apres la Bataille de Sfax, Le Vieux Ali Ben Khalifa s’est trouvé gravement blessé a la Jambe et comme même, il est reparti défendre Gabès.
Le courage est insuffisant contre la technologie et la force des Canons, Ben Khalifa perdra encore cette bataille mais continuera sa révolte à partir de la Tripolitaine et infligera beaucoup de dégâts à l’armée française mais surtout il ancrera le sang de la révolte dans les générations qui viennent après.





Ben Khalifa - Ali Ben Khalifa - Ali Ben Khalifa -

lundi 19 novembre 2007

71- La Prise de Sfax : un Massacre oublié par l’Histoire (5ème Partie)

Plus tard, sous un vieux porche, eu lieu le conseil des notables, présidé par un lieutenant-colonel, entouré de trente officiers. Les notables ont obtenu l'Aman et ont traité sur l'Alma avec Djellouli, le Gouverneur Beylical, qu'ils avaient expulsé. Il a été entendu qu'ayant toute discussion, ils s'en iraient aux quatre coins de la ville, par deux ou trois, criant à leurs coreligionnaires qu'il y avait trêve et qu'ils pouvaient sortir des caves sans danger pour leur vie.

Il faut dire qu'un avis semblable, lu par des interprètes, n'avait produit aucun effet. Les officiers donnent à chaque notable une garde de quatre hommes, et voilà nos gens partis, criant en arabe et invitant leurs compatriotes à sortir de terre.
Aussitôt, par dix et par quinze, les Arabes se dénichent. Plus d'un jeune troupier demeure stupéfait, et songe au nombre incalculable de coups de fusil qui pouvaient encore sortir des caves.

Tout ce monde avait passé quatre jours sans manger ni boire, ce qui n'est pas excessif pour un Arabe qui fait la guerre sainte. Mais ils ne s'en jetaient pas moins avec avidité sur les tasses d'eau que les soldats leur apportaient.
Ces soldats sont ainsi faits : après avoir fusillé avec rage pendant la lutte, ils s'empressent autour des blessés qui sortent de leurs repaires sur la foi des traités.

Il est probable que le général Logerot viendra, à Sfax prochainement, pour se rendre compte de la situation et décider certaines mesures d'occupation.
Les troupes vont occuper la ligne d'enceinte de la ville, vont faire éclater les canons dont les insurgés se servaient, raser les murailles, trop élevées, et attendre que les Sfaxiens viennent relever leurs maisons, si tel est leur bon plaisir.

D'indemnités, il n'on sera accordé qu'à la condition de les prendre sur les Arabes ; aussi la contribution de guerre qui sera imposée sera-t-elle probablement considérable. Avec l'argent, ou compensera les pertes que le bombardement et les autres faits de guerre auront fait subir aux Européens.
(plus tard, la ville de Sfax, a été imposée pour dix millions de piastres soit environ six millions de franc !!!)

Un seul navire de guerre étranger assistait à la prise de Sfax, le "Monarch", frégate anglaise. Le commandant a été correct, en apparence. Sur l'invitation habile de son gouvernement, il a proposé tout d'abord son concours belliqueux qui fut décliné.

Plus tard, le commandant du Monarch envoya, pendant l'action des escadres, douze barriques d'eau fraîche aux soldats français, ses médecins et ses ambulanciers avec le pavillon blanc à croix rouge de la convention de Genève. II félicita, après l'action, les officiers français de son grade.

En l’espace de quelques jours, la population. Musulmane commence à revenir; elle se méfie toujours un peu, mais cela passera. Les Arabes insurgés sont toujours réfugiés dans les jardins de Sfax qui ont six lieues d'étendue. II faudrait une armée pour les traquer, mais il est probable que le terrible châtiment que les Sfaxiens ont subi pacifiera cette contrée.

On se figure sans doute en France que Sfax est une petite ville, un bourg fortifié, quelque village arabe perdu sur la côte sud de la Tunisie.
Or il faut savoir que Sfax était, après Tunis, la ville la plus importante de toute la Régence. Rivalisant avec Tripoli pour le commerce des huiles, des alfas, des plumes d'autruche, des fruits et des froments, Sfax venait avant Sousse, avant Monastir et avant Mahdia, ces trois ports d'exportation de la Tunisie, aussi inconnus des Parisiens qu'ils sont fréquentés des trafiquants méditerranéens, Grecs, Maltais, Algériens et autres.

Quinze mille habitants aisés demeuraient à Sfax. Après l’acte de guerre, ils commencent à revenir. Le colonel Jamais les a autorisés à rentrer en ville, mais à la condition d'être accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants : les célibataires sont soigneusement écartés; un conseil d'examen préside à ce triage et siège en permanence à la place.

Au lendemain de la prise de Sfax, il y a eu un petit marché aux portes de la ville. On y a vendu aux troupes et à l'escadre du raisin et des volailles ; c'est le commencement de la détente. Un ordre du colonel Jamais a prescrit hier la mise en accusation, devant le conseil de guerre, de tout soldat qui soustrairait un objet des maisons aujourd'hui rouvertes.

Le sous-gouverneur a repris ses fonctions, en attendant que Djellouli ose reprendre les siennes. Le vieux gouverneur de la ville est toujours réfugié à bord de l'Alma; il rentrera en ville demain, quand une centaine de familles seront réintégrées. Celles qui sont déjà revenues sont remises en possession de leurs maisons, ou du moins de ce qui reste : elles font en partie le "popotte" avec les troupiers, car il ne leur reste en général pas une fourchette ni une tasse. Tout a sauté en l'air ou s'est fondu dans le feu.

La veille de la prise de Sfax, entre minuit et une heure, il y a eu une alerte : cent cavaliers de la plaine environ sont venus attaquer les chameaux d'un groupe de Sfaxiens, campés à proximité de la ville et prêts à rentrer chez eux au petit jour. Ces Arabes vont sans doute sur Gabès et ont besoin de moyens de transport; ils ont vigoureusement attaqué les Sfaxiens qui, tous armés, se sont défendus. Nos Gardes ont été à leur tour attaquées par les cavaliers que les Sfaxiens avaient repoussés, et des feux de salve bien nourris en ont jeté bon nombre à terre.

Ces alertes nocturnes ne discontinuent pas ; elles entretiennent l'inquiétude du soldat, car, chaque nuit, on entend des coups de fusil autour de la ville. Les troupes françaises ont construit près des remparts arabes des tranchées en terre et des épaulements, en cas de retour offensif d'Ali Ben Khlifa, le grand meneur de toute l'affaire de Sfax, avec Ali Chérif, l'ancien commandant de place.

A Suivre ...

vendredi 16 novembre 2007

70- La Prise de Sfax : un Massacre oublié par l’Histoire (4ème Partie)

A dix heures du soir tout était fini. Notre escadre avait tiré plus de deux mille coups de canon et l'ennemi avait perdu de six à huit cents hommes et il était découragé, surtout à cause de la mort de plusieurs de ses chefs, notamment de Belkassem ben Djerouda qui avait la réputation d'être très redoutable.

Certains responsables civils sont descendus à terre avec les officiers. Les Européens étaient encore consignés à bord des vaisseaux de guerre où ils s'étaient réfugiés, car la prise de Sfax n'était pas terminée; on continuait à faire sauter les maisons et à en déloger les insurgés.
La ville, entre incendies et démolitions était en ruines littéralement et, de toutes parts, ce ne sont que trous énormes, brèches béantes, produites par les obus de quinze navires tirant sans désemparer.

Un détachement d'artillerie a occupé la batterie rasante, dont les vieux canons, du temps de Louis XVI, ont été encloués par les marins français.
Uniquement au niveau de la tranchée de défense, d'où une forte odeur cadavérique commence à s'échapper, il y a trente-sept corps d'Arabes tués sur les balles d'alfa et qu'on a enterrés, à quelques centimètres, dans la tranchée même.

Les soldats du 93ème de ligne et du 77ème sont campés dans les ruines du quartier européen, qui forme la partie basse de Sfax.

A l’intérieur de la Médina, qui est réduite en miettes par les torpilles, l'aspect général devient plus sombre. On marche sur les étoffes, sur les meubles brisés, sur les registres de comptabilité, sur les ustensiles les plus divers, que les explosions ont violemment projetés avec les décombres ; les soldats sont noirs de poudre; ils montent la garde deux par deux, et de vingt pas en vingt pas, pendant que les officiers et les sous-officiers visitent les maisons avec des pelotons de dix hommes, fouillent les caves, et barricadent ensuite les portes, en écrivant dessus le mot "visité"

En avançant encore dans la ville arabe, le spectacle devient encore plus curieux et plus inattendu : chaque rue est encombrée de moellons et de morceaux de minaret tout entiers; les soldats, pour se reconnaître dans ces dédales, ont donné aux rues les numéros de leurs régiments : rue du 92ème, rue du 77ème.

La Grande Mosquée, qui est fort belle; est occupée par le bataillon du 77ème. Son aspect est singulier avec son étendue, ses voûtes soigneusement blanchies, aux colonnes de marbre, et sur les nattes de laquelle les troupiers ont établi leur domicile.
Des militaires loustics font la soupe habillés en grands prêtres, avec des robes invraisemblables et des calottes de toutes les couleurs.
Le turban vert et le drapeau du prophète servent de ceintures à nombre de cuisiniers. Six cents hommes sont logés là-dedans comme des princes ; aussi est-ce avec douleur qu'ils apprennent de leurs officiers que demain on rendra la mosquée au culte des Sfaxiens qui auront réintégré leurs domiciles, bien démolis au surplus.

Les quatrièmes bataillons des 92, 93, 77, 136 et 137ème de ligne rapporteront en France quelques bibelots provenant de la prise de Sfax ; plus d'un troupier a mis dans son sac un fichu de soie ou des pantoufles brodées pour sa payse ; mais, malheureusement, le sac du soldat est lourd et déjà rempli par les objets nécessaires. Il faudra s'en aller à Gabès par étapes, et alors, adieu les souvenirs de Sfax !

On a ramassé dans la mosquée un Coran très précieux qui appartenait à l’Imam de la mosquée qui a été tué dedans en poussant des cris de mort contre les chrétiens et excitant ses coreligionnaires à la résistance, alors que, déjà, la ville était prise.

Le colonel Jamais, qui commande maintenant la place sous les ordres du général Logerot, et en dehors de l'autorité des amiraux, occupe le premier étage d'une maison restée à peu près intacte.
Il a donné l'ordre de conduire à bord de l’Alma les notables Sfaxiens qui demandent à transiger et à discuter les conditions de la paix. Ces notables qui ont l'air d'être cossus ; l'un d'eux possède douze maisons dans Sfax, disent que les insurgés les ont forcés de se mettre avec eux, ce qui est bien possible, mais ce qui n'est pas absolument certain.
Enfin, aujourd'hui, ils sont venus demander l'Aman, l'éternel aman, et, après avis du Gouverneur Djellouli, réfugié à bord de L'Alma depuis quinze jours, on va le leur accorder.

Il paraît que les Sfaxiens s'étaient préparés à cette guerre des maisons, car c'est ainsi qu'ils nous ont tué du monde. Les pertes que nous avons faites peuvent se décomposer ainsi :
Marins : tués, 13 ; blessés, 26 (transportés à l'ambulance à bord de la Sarthe).
Troupes de ligne : tués, 25 ; blessés, 80.
Total pour les différentes armes : 38 morts et 106 blessés.

Les morts on été enterré solennellement dans le cimetière européen de Sfax. La cérémonie religieuse avait eu lieu à bord de l'Alma; puis une seconde cérémonie avait été célébrée dans la mosquée, par le curé catholique de Sfax, un Maltais.

A propos de la Kasbah, il faut dire que, contrairement à ce qu'on croyait, elle n'était point défendue par une garnison. Lorsque les torpilles en eurent détruit la porte massive, soigneusement fermée, on ne trouva dans l'intérieur qu'un Arabe, qui se mettait en devoir de faire sauter la poudrière. Séance tenante il fut passé par les armes, et un grand malheur put être évité.

Le palais du gouverneur, situé au sommet de la ville arabe, est une petite merveille de décoration orientale. Le commandant Gardarein, du 93ème de ligne ne peut pas se plaindre
De ce quartier général qui lui est échu en partage.

A suivre ...

jeudi 15 novembre 2007

69- La Prise de Sfax : un Massacre oublié par l’Histoire (3ème Partie)

Le canon du Colbert retentit, et l'escadre entière aussitôt répond : une grêle d'acier et de feux, franchit les eaux calmes du golfe et vient éclater sur la ville, réduire en poussières ses maisons, ses coupoles et ses minarets.
Un fracas de détonations, un embrasement du ciel par les obus de 187 kilos, qui saisit d'admiration les officiers et les matelots restés à bord de l'escadre, tandis qu'il inspirait une crainte instinctive aux trois mille hommes de débarquement empilés sur des chalands, et pardessus les têtes de qui passait toute cette mitraille diabolique

La ville de Sfax, pendant ce temps-là, brûlait et sautait, non sans difficulté, car les murs en sont terriblement durs, et plus d'un obus traversait les maisons sans les endommager gravement. Les Arabes appelaient la ville « Sfax la Forte », et non sans raison, car évidemment, si des forces européennes avaient défendu cette place, il eut fallu dix jours et vingt mille hommes pour l'emporter.

Les trois bataillons fusiliers marins de débarquement les plus importantes, celles du Colbert, de l'Alma, et de la Reine-Blanche, étaient commandées par les capitaines de vaisseau qui sont les commandants de ces bâtiments : Mr. Marcq de Saint-Hilaire, Miot et de Marquessac ; des lieutenants de vaisseau, des enseignes et des aspirants complétaient les cadres et conduisaient énergiquement ces 1,600 marins.
Le bataillon de 1,200 hommes d'infanterie commandé par le Colonel Jamais, envoyé de Rouen à Sfax uniquement dans ce but, s'approchait du rivage sur les chalands du transport la "Sarthe". Le Contre-amiral Conrad dirigeait l'ensemble sous les ordres du Vice-amiral Garnault.


Pendant ce temps, les Arabes qui défendaient la ville, au nombre de 3,500 à 4,000, s'enfuyaient dans les jardins inexpugnables de Sfax où ils étaient et sont encore, et les seuls fanatiques, estimés à 1,200, restaient pour se défendre corps à corps aussitôt que leurs batteries rasantes, armés de vieux canons rouillés, seraient aux mains des assaillants.

Les remparts de la Médina étaient durs comme du fer et capables de résister à une grosse artillerie. Les Arabes avaient raison de mettre leur confiance dans ces fortifications incroyables; il faut les avoir vues pour comprendre tout ce que 1,200 Arabes fanatiques ont pu en tirer.

L'Amiral Garnault, placé près du rivage, sur "le Desaix", fait signe de cesser le feu à huit heures, et aussitôt les gros canons et les canonnières se taisent. La ville flambe.
C'était le moment de s'emparer de la batterie rasante et de la Kasbah, situées l'une à droite, l'autre à gauche de la ville, toutes deux au bord de la mer.

Le débarquement s'opère sous une grêle de balles, que les insurgés tirent à vingt mètres. Les officiers de terre et de mer enlèvent alors leurs troupes, et une charge meurtrière commence dans une tranchée, profonde de deux mètres et protégée par de grosses balles d'alfa, où les Arabes se sont embusqués.

La première compagnie du 92ème de ligne, Capitaine Bouringuer, s'empare alors de la tranchée dans un combat corps à corps des plus brillants. Son Lieutenant, Mr. Marchand, et son Sous-Lieutenant, Mr. Dailly, tombent grièvement blessés ; six hommes et bientôt dix-sept sont mis hors de combat, tandis que les Arabes de la tranchées ont perdu trente-sept hommes en un clin d'œil.
Les jeunes soldats du 92ème, qui viennent de la Manouba, sont dignes de leurs aînés, et tout le monde s'attend, à Sfax, à voir la compagnie de la 92ème mise à l'ordre du jour de l'armée.

Pendant que les fantassins accomplissent ce fait d'armes, les marins placés plus à droite sur la plage se ruent comme de véritables tigres sur la batterie rasante, qu'ils escaladent sans faiblir, toujours en perdant du monde et toujours en abattant les Arabes.
Sans hésitation, un Quartier-maître du "Trident" arrive sur le sommet de la redoute et y plante le pavillon de son canot, qu'il avait emporté sans mot dire. Le pavillon est criblé de balles et le quartier-maître tombe raide mort, victime des traditions de la vieille France.
Il est aussitôt remplacé par dix autres que canardent les Arabes du haut de leurs remparts envahis. Cinq cents marins ont tourné la redoute, et la batterie rasante est prise. On fusille un lot d'insurgés qui cherchent à fuir, et les troupes sont maîtresses de la place dans toute sa longueur.

La guerre des rues commence alors : en effet, au premier moment d'effroi, beaucoup d'Arabes se sont réfugiés dans leurs caves et, de là, ils tirent à coups redoublés sur le 136ème, sur le 71ème, sur le 93ème qui, croyant la ville ouverte, s'avançaient rapidement vers le sommet des rues, qui vont toutes en pente vers la mer.
Les soldats, frappés par derrière, commencent à tomber en assez grand nombre. On fouille alors les maisons une à une ; on y fusille tout ce qu'on trouve les armes à la main, et une véritable chasse à l'Arabe commence dans Sfax déserte, pour se continuer trois jours encore.


L'Officier torpilleur de la Reine-Blanche, Mr. Debrem, Lieutenant de vaisseau, dont le concours a été des plus précieux, est chargé de faire sauter avec du fulmi-coton des pâtés de maisons où les Arabes se défendent à outrance. Ce procédé expéditif terrifie ceux qui ne sont pas écrasés, mais ils n'implorent aucun pardon.
La défense de Sfax par les Arabes a été héroïque, autant que le bombardement et l'assaut par nos troupes ont été dignes des plus beaux faits d'armes de l'armée d'Afrique.

Il ne faut pas s'y tromper, la prise de Sfax est un fait de guerre autrement important que tout ce qui s'est passé en Tunisie jusqu'à cette date.

A suivre ...

mercredi 14 novembre 2007

68- La Prise de Sfax : un Massacre oublié par l’Histoire (2ème Partie)

Liste et photos des principaux Navires de Guerre qui ont participé à la Prise de Sfax.

Le Trident (1876)



La Surveillante (1864)



La Reine Blanche (1869)


La Galissonnière (1872)

L'Alma (1869)


l'Intrépide (Ex- Valmy) (1847)


Le Friedland (1876)


Le Colbert (1875)

mardi 13 novembre 2007

67- La Prise de Sfax : un Massacre oublié par l’Histoire (1ère Partie)

Dès la capitulation du pays des Kroumirs, ensuite de Tunis la Capitale de la régence et la signature du traité du Bardo par Sadok Bey qui institua le Protectorat français sur la Régence, Mr Roustan, le Résident Général et avec l’aide de ses Généraux prit les premiers arrangements nécessaires pour compléter la domination de tout le nord de la Régence.


Les quelques résistances s'éteignaient tous les jours; les tribus visitées par l’armée française venaient solliciter l'Aman et remplir les conditions qui leur étaient imposées : désarmement, obligation pour la tribu de reprendre ses campements ou installations habituels ; fourniture de mulets pour le service des transports de l’armée française; provision de 40 francs par tente à verser au Trésor par les tribus contre lesquelles les Algériens, Européens ou indigènes avaient présenté des revendications fondées; engagement à payer, comme contribution de guerre, telle somme que le gouvernement fixerait ultérieurement; livraison des réfugiés, condamnés, contumaces, gens dangereux réclamés par les français et livraison d'otages à titre de garantie pour l'exécution de ces conditions.

Le Général Logerot entreprit aussi de châtier certaines tribus frontalières, ainsi il parti en razzia avec 4 bataillons contre des fractions des Chihia, des Beni-Mazen, les Ouled Ali M'fodda, les M'rassen et les Ouchteta. Il leur imposa des dures conditions, emporta même avec lui des otages et infligea une grande ruine aux Ouchtetas.


La campagne était finie : en quelques semaines, l’armée française à su établir l'ordre dans le pays et sa domination était reconnue par les tribus soumises. L’Armée Française ne devait donc pas s'attendre à être obligés de bientôt reprendre la lutte. C'est cependant ce qui arriva.

Depuis des longs mois des Mokaddem de l'ordre religieux des Senoussia répandus par millions à travers l’Afrique et qui vouent une haine implacable aux chrétiens parcourent
Le sud Tunisien, en prêchant la guerre sainte et annonçant le triomphe prochain des vrais croyants.

De même, surexcité par les fonctionnaires turcs de la Tripolitaine, le Colonel "Amir Liwé" Sidi Ali Ben Khlifa (70 ans) qui est aussi le Caïd de plusieurs localités du centre-ouest refuse le traité du Bardo et se révolté même contre le pouvoir du Bey.

Malgré les tentatives du Bey de rallier l’ensemble des tribus autour de lui par la force ou par la corruption, Ali Ben Khlifa, aidé par son frère Hadj Salah Ben Khlifa, est arrivé à avoir l’allégeance de plusieurs tribus qui se sont adhérés à sa cause, celle de combattre l’envahisseur Français.

En Juin 1881, Ali Ben Khalifa réussi à réunir les chefs des tribus du Sud et du centre Tunisien ainsi que les plus importants Chefs Religieux et les Hommes Influents du pays dans la symbolique mosquée de "Okba Ibn Nefaa" a Kairouan. Officiellement, la Résistance à l’envahisseur Française et à l’autorité Beylicale viennent d’être déclarés.

De même Ali Ben Khlifa se retourne vers le Dey de Tripoli et le Sultan Turc pour leur demander aides et armes qui ne parviendrons jamais aux insurgés.

Sans attendre le secours Turque, le Vieillard et par les propres moyens de sa tribu les Neffets, commence à armer les insurgés et entama une guérilla qui dura 4 ans pendant lesquels il eu une série d'engagements très meurtriers avec les contingents d’Ali-Bey.

Le 25 juin 1881 et avec l’aide des cavaliers de la tribu Mhedhba, Ali Ben Khlifa remporta une victoire écrasante contre un groupe de Soldats du Bey dans la région de Sfax.
Encouragés par cette victoire, beaucoup d'autres cavaliers et guerriers des tribus tunisiennes ont rejoints la Guérilla et le 2 Juillet 1881, Ali-ben-Khalifa fut même nommé Bey avec Sfax comme capitale provisoire.

Lors de la révolte de la ville de Sfax, certains Européens furent massacrés, et les étrangers ainsi que certains notables y inclus le Caïd Local Djellouli durent se réfugier à bord des navires en rade.

Sous les ordres du vice-amiral Garnault, l’escadre de la Méditerranée, avait été chargée d'aller prendre Sfax et le 14 juillet au soir, les cuirassés "le Colbert", vaisseau amiral, "le Trident", "le Marengo", "le Friedland", "la Surveillante", "la Revanche" et "la Reine-Blanche", "la Galissonière" et "l'Alma"; les canonnières "la Pique", "le Chacal", "le Léopard", "l'Hyène" et "le Gladiateur"; les transports "la Sarthe" et "l'Intrépide" sont mouillés devant la villa de Sfax.
Dans les premiers jours de juillet et après échec des négociations avec les arabes, l'escadre française entama le bombardement de la ville pendant tous les jours pour ne s’arrêter que le soir. La nuit, les arabes réparaient et rebâtissaient ce que les obus avaient démoli, mais ils ne pouvaient pas faire ressusciter leurs nombreux morts.

Après un essai infructueux tenté le 8 juillet, le vendredi 15 commence un bombardement lent avec les grosses pièces des gaillards, tandis que les canonnières au-dessus desquelles passent, en deux étages, les obus de l'escadre et de la division du Levant, cherchent à démolir les défenses de la plage et à faire brèche dans la muraille. Cette première opération prépare le débarquement et l'attaque qui sont ordonnés pour le lendemain. Les transports la Sarthe et l'Intrépide fournissent deus canots-tambour ou chalands plats en tôle dans lesquels on installe des canons qui pourront approcher très prés du rivage et contribuer puissamment à protéger le débarquement.


Au point du jour du samedi 16 juillet 1881 et de l'aveu de tous les témoins, un bombardement mémorable, qui a duré à pleine volée pendant deux heures, rappelait les plus effrayants spectacles du genre, y compris la canonnade nocturne de Cherbourg servie par les mêmes cuirassés, il y a juste un an.

A Suivre ...

samedi 10 novembre 2007

Quizz : La Gare du Nord



Ces cartes postales, respectivement de 1880, 1907 et 1908 représentent la fameuse Gare du Nord Tunisienne.

Dans quel endroit de Tunis, était-elle cette Gare située ?

----- SOLUTION -----
Lire aussi le commentaire de Roumi en bas ainsi que l'article paru sur wikipedia : TGM

Photo de la Station du Nord dans l'actuel Passage

jeudi 4 octobre 2007

Le Garbaji : Le Porteur d'Eau

Dans les Médinas de la Régence, rares sont les maisons qui avaient leurs propres fontaines d’eau par contre plusieurs demeures aisées avaient des puits "Bir" et la plupart des logements avaient des citernes souterraines de collecte d’eau de pluie "Majen".
Généralement l’eau de puits était utilisée pour l’usage ménager par contre celle du "Majen" servait aussi bien pour la lessive que pour boire.

Pour combler leur besoin en eau, les familles, contre une rémunération de quelques sous (suivant la quantité d’eau livrée) faisait appel au services du Garbaji qui est le marchand d’eau qui puisait le liquide des fontaines publiques pour les villes et des puits et oueds pour les villages.
L’origine du nom Garbaji est tirée de la Guerba dans laquelle il transportait le précieux liquide.
La Guerba est une outre, généralement en peau de bouc ou de chèvre qui est enduite de l’intérieur avec du "Kotrane" l’huile de Cade extraite des branches du "3ar3ar" le Genévrier.
Le "Kotrane", qui possède des caractéristiques antiseptiques et désinfectantes, donne à l’eau un arrière gout très appréciable tout en diminuant l’imperméabilité de l’outre.

Le monopole des Garbajia dans la Médina de Tunis était tenu par les Djéridia (habitants du Djérid Tunsien) connu pour leur confiance et leur discrétion qui leur permettait d’accéder à l’intérieur des maisons arabes.

Le Garbaji entame sa journée par la livraison de l’eau à ses clients habituels ensuite il faisait sa tournée dans les quartiers pour les clients occasionnels. L’après-midi, après avoir ajouté quelques morceaux de fenouils à la Guerba pour donner à l’eau une saveur anisée, le Garbaji parcourait les Souks pour rafraichir les passants qui ont soif « Barred yé Atchane » « Rafraichissement, Ô toi l’assoifé ».

En ce qui concerne les villages, l'eau est généralement transportée en grande quantités, dans des jarres ou même des outres sur le dos des ânes.
Guarbaji, Guerbaji, garbadji, garbagi, garbaji
Remarquez la Khomsa peinte sur les piliers de la porte de la maison qui parait être celle d'une famille juive.

mercredi 26 septembre 2007

Quizz : Devinez l'Endroit ?

Non, ce n'est pas une photo d'une ville européenne, c'est Tunis entre 1900/1910.
Sauriez-vous connaitre l'endroit et surtout deviner la fonction du bâtiment en face avec le drapeau de la France.

jeudi 20 septembre 2007

Le Canal de La Goulette

mardi 21 août 2007

66- Histoire des Juifs de la Régence de Tunis (10ème Partie)

L'apparition du sionisme, mouvement à la fois d'affirmation nationale des juifs et d'émigration en Palestine, compliqua encore les relations entre israélites, musulmans et Français. Toutes les combinaisons étaient possibles. Les israélites tunisiens qui s'intéressaient à un Etat Juif (une minorité d'ailleurs) pouvaient s'élever contre l'Alliance Israélite qui avait abandonné la culture de l'esprit juif en faveur de l'éducation française, miser le loyalisme envers la France pour obtenir son soutien en Palestine ou conseiller aux israélites tunisiens d'apprendre l'arabe, langue officielle en Tunisie aussi bien qu'en Palestine.
Les jeunes Tunisiens pouvaient dénoncer le sionisme comme entreprise anti-juive (un leurre des Français pour incorporer les juifs dans l'armée) ou anti-arabe (les Jeunes Tunisiens n'avaient pas manqué de répandre aussitôt cette rumeur que c'était pour livrer Jérusalem aux juifs que la France faisait tuer tant de soldats indigènes). Ayant constaté ceci, Le Résident Général obtint le silence d'une association sioniste par des pourparlers, et décida d'en « boucler » une autre. « La France a des intérêts musulmans qu'elle doit ménager. C'est ce qui l'oblige à une réserve officielle à l'égard du sionisme ».

Des antisémites français saisirent l'occasion plutôt pour sortir de la réserve : un drapeau sioniste arboré lors de la fête de la victoire en novembre 1918 fut déchiré dans une bagarre entre Israélites et Français. Des bandes de soldats prirent l'incident comme le signal de départ pour une nuit de pillages dans la Hara de Tunis, dont un habitant fut tué. Après les violences de cette nuit, la Driba commença par condamner un Israélite à trois mois de prison pour agression, alors que les procès contre quatre musulmans pour vols et violences traînaient. Dans le procès concernant le meurtre d'un israélite, la culpabilité des prévenus ressortait de toutes les données de l'information, mais les "brillantes plaidoiries" des deux avocats Tunsien et Français aboutirent à l'acquittement.

Le climat que créaient ces incidents n'était certes pas favorable à un rapprochement populaire entre musulmans et israélites. Mais il amenait, de part et d'autre, les intellectuels à reconnaître la nécessité d'un tel rapprochement pour modifier le régime colonial qui profitait de la division. On ne pouvait pas expecter de voir les juifs participer au nationalisme teint de zèle religieux qui se faisait parfois remarquer parmi les musulmans, mais par contre, il y avait de la place pour eux dans les efforts de modifier le régime du Protectorat avec l'appui de Français libéraux. C'est le long de ces lignes que les trente notables Israélites présents (d'après Khairallah), à la première réunion pré-destourienne, se seraient détachés du mouvement.Or certains Israélites continuaient à jouer un rôle actif, comme l'avocat Albert Bessis, qui hébergeait certaines réunions subséquentes.
Les statuts du « Parti libéral » prévoyaient la participation de Tunisiens Israélites aussi bien que musulmans. Un autre avocat juif, Jacques Scemama, était parmi les défenseurs de Thâalbi, et nous avons vu un troisième, Elie Zirah, participer à la deuxième délégation parisienne. En même temps, son collègue Elie Uzan était un membre de la délégation des quarante.Les Bessis et les Scemama étaient des familles influentes, mais leurs membres pro-destouriens agissaient plutôt à titre individuel.

D'une manière semblable, dix israélites notables fondèrent, ensemble avec dix musulmans, l'hebdomadaire constitutionnaliste La Tunisie Nouvelle en octobre 1920. Le comité directeur aurait compris entre autres le Dr Boulakia, représentant Israélite à la Conférence Consultative, ainsi que Guellaty, Djilani Ben Romdane, Noômane et Djaïbi. Ce comité, connu sous le nom d'«Union judéo-musulmane», ne tarda pas à s'effondrer après des « discussions orageuses ».
Le journal cessa de paraître sous l'égide du comité mixte et d'être imprimé par « La Renaissance » à la fin de 1920. Quelques numéros épars parurent encore, sous la direction d'un jeune employé de banque israélite, sans participation de musulmans, mais avec des sympathies pour eux. Il n'était plus question d' « Union judéo-musulmane » par la suite, mais encore en 1920, le Destour se serait efforcé de recruter des membres israélites en leur offrant une Thora au lieu du Coran pour prêter serment.

Ce qui rendait rares les constitutionnalistes israélites, c'était leur isolement au sein de leur communauté religieuse. Les juifs se gardaient de toute hostilité envers ce Protectorat qui améliorait leurs conditions d'existence. Même ceux qui réclamaient la constitution le faisaient uniquement pour obtenir un régime plus libéral, sans arrière-pensée d'indépendance ultérieure. Ce fut donc plus qu'une précaution oratoire si La Tunisie Nouvelle souligna que la constitution se tiendrait dans le cadre du Protectorat, et que le but final serait la bonne intelligence aussi bien entre Tunisiens et Français qu'entre tunisiens et israélites.
Un autre journal israélite exprima l'espoir que la constitution ouvrirait les emplois administratifs aux israélites. Mais d'autres encore critiquaient La Tunisie Nouvelle en déclarant toute « union judéo-musulmane » impossible à cause des différences religieuses, ou en condamnant au nom du judaïsme de Tunisie ... les jeunes écervelés qui ne sauraient engager la masse juive, calme et pacifique, étrangère aux manœuvres ténébreuses d'un petit clan gallophobe.

D'après les publications connues sous le nom "Rodd Balek, رد بالك ", les juifs se méfiaient des avances que leur faisaient les journaux arabes, et comptaient sur les Français pour garantir leur tranquillité malgré l'antisémitisme de la droite. L'administration faisait des efforts pour se dégager de cet antisémitisme. Une feuille violente, qui ne se gênait pas de parler de « youtrons » ou de « parasites que nous écraserons », fut interdite en 1920. On ménageait les israélites nettement francophiles. Aussi l'Alliance Israélite recevait-elle, dès 1916, une subvention pour son "œuvre patriotique et éducative".
On constata que les israélites de Tunis manifestent quelque tristesse de l'espèce de discrédit dans lequel les tiennent les Français ; pour leur donner des signes d'une sympathie égale à celle dont bénéficiaient les musulmans, le Résident décida de récompenser par la Légion d'Honneur "l'attitude la plus nettement française" du Grand Rabbin défunt pendant la guerre. La décoration posthume s'avérant impossible, le choix tomba sur le président de la caisse de bienfaisance Israélite, qui avait organisé des souscriptions pour les œuvres de secours et les emprunts français.

L'idée réapparut d'accorder aux Israélites la compétence des tribunaux français, comme réponse à la tentative judéo-musulmane essayée contre nous par les Jeunes Tunisiens. C'était impossible à cause du système du Protectorat, mais on pouvait faciliter la naturalisation individuelle des Israélites dans l'intérêt de l’influence et de la puissance française en Tunisie, vu la lenteur du peuplement français.
Il sera constaté en effet surtout les juifs faire usage à partir de 1923 des nouvelles possibilités de naturalisation, offertes en principe aussi aux musulmans.

Un autre aspect judéo-musulman des réformes de "politique indigène" était la Chambre de Commerce Indigène. Aux dires de son premier président, M'hamed Chenik, l'idée de l'administration était déjouer sur les animosités existantes en plaçant musulmans et Israélites dans la même Chambre. Or le résultat était plutôt un rapprochement, grâce aux bonnes intelligences personnelles. Les entreprises commerciales conjointes, loin d'être habituelles, n'étaient pas exclues. D'autre part, c'est des années 1920 que date l'ascension des épiciers Djerbiens au détriment des Israélites.

FIN.

Bibliographie:
- Tunis au 19ème siècle (2ème partie) : Marginalité et mutations sociales - Abdelhamid Larguèche
- Algérie et Tunisie - Alfred Baraudon
- Histoire de l’Afrique Septentrionale (Berbérie) - Depuis les temps les reculés jusqu’à la conquête Française - Ernest MERCIER
- Description de l’Afrique Septentrionale – El Bakri
- Histoire ancienne de l’Afrique du Nord – Stéphane Gsell
- Histoire des établissements et du commerce Français dans l’Afrique Barbaresque (1560-1793) (Algérie, Tunisie, Tripolitaine, Maroc) - Paul MASSON
- Tunis, Description de cette Régence - Dr Louis Frank
- En Tunisie - Albert de la Berge
- Les Européens à Tunis aux XVIIe et XVIIIe siècles - Ahmed Saadaoui
- L'autre à travers le journal La Tunisie Française - Hassan El-Annabi
- Libération ou annexion - Aux chemins croisés de l'histoire tunisienne - Daniel Goldstein

lundi 20 août 2007

65- Histoire des Juifs de la Régence de Tunis (9ème Partie)

Dans les années 1910-1920, les juifs étaient à peine 50 000 personnes dans une population de deux millions. Ils vivaient surtout dans les villes.
A condition de se tenir tranquilles, ils étaient à l'abri de persécutions, mais ils étaient exclus de la communauté étatique, identique à la communauté des croyants dont l’administration est presque entièrement gérée uniquement par les français. Aussi n'étaient-ils pas astreints au service militaire ; le Protectorat ne touchait pas à ce privilège en principe négatif.

En tant qu'étrangers, les juifs immigrés de Livourne comme grands commerçants jouissaient d'une plus grande liberté et pénétraient jusqu'à l'entourage beylical. Sous le Protectorat, ils étaient les principaux protagonistes de "l'Italianità" et méprisaient quelque peu leurs coreligionnaires « indigènes ».

A ces derniers, le Protectorat offrait une chance de sortir de la Hara le quartier le plus insalubre et le plus surpeuplé. Grâce aux écoles de l'Alliance Israélite, qui dispensaient une instruction française, certains juifs réussissaient à entamer une montée sociale et à s'installer dans la ville européenne, mais la masse restait « bon gré mal gré à la Hara ».

Supportant malaisément le joug beylical aggravé de tout le poids de l'administration française et dans leur désir d’assimilation (aux français), de nombreux israélites demandaient d'être justiciables des tribunaux français plutôt que tunisiens.
En 1909, les Jeunes Tunisiens lancèrent une campagne contre cette demande, avec l'idée d'obtenir une amélioration de la juridiction tunisienne qui satisferait aussi bien les musulmans que les juifs, au lieu d'une assimilation des Israélites aux Français (comme elle avait eu lieu en Algérie avec la naturalisation en bloc). Mais cette position intellectuelle risquait de se pervertir en une agitation contre les juifs eux-mêmes, qui auraient en effet été alors les victimes d'un «boycott économique et social». En tout cas, la question était épineuse pour le Protectorat qui ne pouvait se permettre d'offusquer les musulmans.

En outre, la course israélite à l'assimilation se heurtait à l'antisémitisme de la droite française, particulièrement bien représentée chez les colons (dont une des traditions les plus solidement ancrées chez les élèves de l'Ecole Coloniale d'Agriculture était de molester ou à tout le moins humilier les juifs), mais aussi chez des employés de banque, voire des médecins et avocats craignant la concurrence naissante.

Un tel antisémitisme pouvait se nourrir des préjugés raciaux de certains fonctionnaires, mais à l'échelle résidentielle, plutôt de considérations de haute politique : les juifs étaient du sable dans cette machine du Protectorat qu'elle entendait manier souverainement et qu' "avec eux, on n'a jamais le dernier mot".
Le gouvernement français les écarta systématiquement de la magistrature, parce que « la basoche juive a déjà ici de tels avantages que rien ne lui résisterait plus ».

Le désir résidentiel de maintenir la tranquillité du statuquo eut aussi un avantage pour les Israélites : il les défendait contre la demande du Ministère de la Guerre de les astreindre au service militaire. Tous les arguments lui étaient bons. Si les juifs avaient profité du Protectorat, ils n'étaient pas pour autant francisés, et n'avaient « pas de raison de se battre pour que la France restât maîtresse de la Tunisie plutôt qu'une autre nation chrétienne. Les Arabes au contraire avaient l'obligation morale de fournir à la France des soldats, étant sous sa tutelle morale et matérielle ».

Le recrutement des Israélites rechignant à toute autorité provoquerait des troubles. Si d'autre part on leur rendait agréable le service militaire par la naturalisation française, on paierait leur apport « médiocre » par la perte du loyalisme musulman, condition essentielle du Protectorat. Les Italiens restant en dehors de la guerre au début, les Israélites patronnés par eux s'étaient faits semeurs et profiteurs de la panique. Par la suite de la mobilisation des Livournais par l'Italie, quelques Israélites tunisiens s'étaient engagés volontairement, cet acte leur ouvrant (comme d'ailleurs aux Tunisiens) la voie vers la naturalisation française. En outre, on recrutait des travailleurs volontaires, israélites, mais avec peu de succès par comparaison au « zèle » des musulmans.
Le Résident rapporta qu'on ne pouvait pas « triompher de leur indocilité ... Je ne fais pas en ce moment le procès de la religion israélite. Je parle d'un groupement ethnique localisé que des conditions spéciales d'existence ... ont modelé ». Somme toute, la guerre ne produisait pas de rapprochement franco-israélite. Elle présentait, par contre, des occasions d'éclater aux animosités entre Français ou musulmans et israélites. Aussi le stationnement de soldats israélites algériens en Tunisie a été suivi de nombreux incidents qui ont laissé une impression profonde. Le juif revêtu de l'uniforme français et armé ... ne résiste pas à l'envie de frapper les musulmans.

L'inverse était tout aussi vrai, et les juifs, en général dépourvus d'uniformes, se trouvaient le plus souvent dans la position de victimes. Les troubles les plus graves eurent lieu en août 1917, avec des pillages dans la Hara tunisoise par des permissionnaires musulmans, à la suite de rixes avec des soldats israélites du service d'ordre ou avec des souteneurs.
Les troubles s'étendirent au Cap Bon, à Sousse, à Kairouan, à Sfax, où un israélite fut tué, et à Gabès. Le Résident se vanta d'y avoir mis fin par une amélioration du service d'ordre. Mais le Journal "La Tunisie Française", qui aurait été payée par des israélites pour s'opposer à l'impôt sur les bénéfices de guerre, et qui offrit le spectacle paradoxal d'être en même temps la tribune des juifs et celle des colons qui applaudissent aux exploits des tirailleurs, vit les choses autrement : seulement le départ des permissionnaires rétablit le calme, les autorités militaires et civiles les ayant laissés sévir pendant trois jours.

Des notables israélites dénoncèrent « l'indifférence coupable » des autorités ; certains fonctionnaires auraient même encouragé les pillards. Pour le Secrétaire Général, il s'agissait seulement du Directeur de la Sûreté qui avait eu « quelques mots malheureux, dépassant certainement sa pensée, au sujet des israélites ». Quelques mois plus tard, des officiers français allaient crier dans un café Israélite : « Ici c'est un café de youpins, de sales juifs ...». Le Résident se refusa à « appuyer » sur les accusations contre des officiers français qui auraient également encouragé les pillards. Tout au plus, les tirailleurs avaient mal compris les ordres ... « En revanche, tout le monde insiste sur ce qu'on appelle l'arrogance actuelle des juifs. Bien des gens ajoutent qu'ils méritaient de recevoir une leçon ». Le Résident Général Alapetite voulut à tout prix éviter que l'administration ne fût reconnue redevable de réparations aux victimes ; il utilisa, à cet effet, le leurre de réparations « gracieuses ».

A l'animosité traditionnelle contre les Israélites était venue s'ajouter celle contre tous les commerçants qui faisaient des bénéfices de guerre. A Tunis, le privilège juif de poursuivre le commerce sans l'entrave de la mobilisation ne pouvait logiquement fâcher que les Français, les musulmans étant aussi exempts. En effet, des Français se plaignaient que des israélites occupaient des emplois ou des commerces laissés vacants par « les nôtres qui se font tuer pour eux ». Or aux dires du Résident même, la faiblesse française n'était pas seulement due à la mobilisation : « Nos commerçants français ne sont ici que des boutiquiers qui attendent les clients et les affaires. Ils ne savent pas les langues du pays, ne courent pas le bled et ne peuvent pas acheter les productions indigènes ».

Même parmi les musulmans tunisois, le privilège des juifs aurait contribué à l'excitation opérée par les Jeunes Tunisiens de la Médina. L'excitation contre les israélites cadrait pourtant mal avec le raisonnement politique des Jeunes Tunisiens tel qu'il s'était manifesté dans la question des juridictions. Aussi la Revue du Maghreb reprocha-t-elle au « Colon Français » de parler du recrutement des juifs pour dresser les musulmans contre eux. D'autre part, elle s'éleva contre ces israélites qui étaient prêts au service militaire comme prix de la naturalisation française. Mohamed Bach-Hamba jugea compréhensible le désir israélite de conserver l'exemption, et il rejeta la proposition du « Colon » de frapper cette exemption d'un impôt spécial auquel les musulmans tunisois auraient difficilement échappé. L'idée semble avoir été qu'il fallait opposer une solidarité judéo-musulmane aux sollicitations aussi bien qu'aux excitations françaises. Une tentative d'organiser cette solidarité s'ensuivit après la fin de la guerre qui provoqua aussi de nouveaux troubles anti-juifs.

Lors du retour à la Goulette d'un régiment musulman en juillet 1920, un détachement aurait « balayé » les trottoirs avant la retraite officielle, en criant « à bas les juifs » particulièrement nombreux dans cette localité et en brutalisant tout le monde. Le colonel chargé d'une enquête sur la bagarre subséquente rapporta que des sous-officiers avaient attaqué des passants, mais selon le rapport définitif du Commandant de la DOT, l'attitude des militaires était parfaitement correcte, et les juifs avaient provoqué la bousculade « par leur luxe et par leurs manières arrogantes ».
La Ligue des Droits de l'Homme releva ces contradictions, et un antisémitisme encore plus ouvert dans certains journaux français. Le Journal "La Tunisie Française" parla aussi d'attaques de la part des tirailleurs, et s'appuya sur des déclarations de loyalisme par de notables israélites pour invalider la thèse de « provocation ».
Un autre incident, le mois suivant, rappela celui du Djellaz : les portefaix d'un mort musulman, en voie vers le cimetière, auraient bousculé un juif, et la police dut les dégager des autres israélites accourus au secours de leur coreligionnaire.

A Suivre ...

Bibliographie:
- Tunis au 19ème siècle (2ème partie) : Marginalité et mutations sociales - Abdelhamid Larguèche
- Algérie et Tunisie - Alfred Baraudon
- Histoire de l’Afrique Septentrionale (Berbérie) - Depuis les temps les reculés jusqu’à la conquête Française - Ernest MERCIER
- Description de l’Afrique Septentrionale – El Bakri
- Histoire ancienne de l’Afrique du Nord – Stéphane Gsell
- Histoire des établissements et du commerce Français dans l’Afrique Barbaresque (1560-1793) (Algérie, Tunisie, Tripolitaine, Maroc) - Paul MASSON
- Tunis, Description de cette Régence - Dr Louis Frank
- En Tunisie - Albert de la Berge
- Les Européens à Tunis aux XVIIe et XVIIIe siècles - Ahmed Saadaoui
- L'autre à travers le journal La Tunisie Française - Hassan El-Annabi
- Libération ou annexion - Aux chemins croisés de l'histoire tunisienne - Daniel Goldstein

samedi 18 août 2007

64- Histoire des Juifs de la Régence de Tunis (8ème Partie)

Suite aux accords de Protectorat de la Tunisie et avec l’installation des Colons français qui ont commencé à avoir la main mise sur les richesses du pays et à travers un groupement d’intérêt qui a pris la nomination de Prépondérants (1), un antisémitisme français flagrant a pris naissance dans la Régence pour confronter les juifs, qui n’étaient pas prêts à céder leurs privilèges.

Au fait les juifs de Tunisie étaient accusés de s'isoler au milieu de la population indigène et de former, grâce à des institutions spéciales, une sorte d'Etat dans l'Etat.
En outre, certains français sont allés même demander au gouvernement en place de ne plus faire de distinction entre les sujets tunisiens et de supprimer tous les privilèges qui créent aux Israélites une situation de faveur par rapport aux Musulmans.
L’appel était aussi pour en finir avec les protections consulaires qui, moyennant quelques francs par an, donnent aux Juifs des droits sans leur créer de devoirs et d’exiger des enfants d'Israël les mêmes impôts que payent les autres sujets beylicaux et de les soumettre comme les arabes au service militaire.

Il y avait même des voix françaises qui ont appelé à les expulser de la Régence sous prétexte que cette Alliance Israélite Universelle qui vient, en pleine colonie française, façonner une partie importante de la population aux idées des ennemis de la France.

Ainsi, cachant mal leur antisémitisme certains groupements constatent que Tunis est devenue "la nouvelle Jérusalem" des Juifs, car ces derniers y sont choyés, cajolés et protégés. Or, pour les Prépondérants cette situation est dangereuse pour les intérêts français, c’est ce qu’on pouvait lire dans le journal "La Tunisie Française" du 26 juin 1897, « cette race singulière a conservé dans tous les temps et chez tous les peuples au milieu desquels elle a vécu et qu'elle a exploités, une homogénéité, une persistance de vues, un désir ardent de parvenir à la richesse et au pouvoir; tels que, partout, à la longue, elle a amené la réaction, la révolte, les mesures d'exception enfin qui, seules, en Espagne, en France, en Russie, dans les pays barbaresques, ont pu arrêter son expansion, et, pour un temps, mettre un terme à son envahissement ».

Cet antisémitisme, selon ses protagonistes, est accentué par les pratiques usuraires menées par les Juifs provoquent d'importantes modifications dans les conditions du travail et la vie dans la Régence

Pour les Prépondérants l'usure juive porte également préjudice au commerce, en particulier le petit commerce français, car certains juifs achètent à l'extérieur des marchandises payables à trois mois pour les revendre immédiatement au-dessous des cours et font valoir jusqu'à l'échéance, à un taux excessif, l'argent qu'ils ont reçu comptant.

Mais, c'est le risque de transfert de la propriété urbaine vers la communauté juive au détriment de la colonisation qui est, en fait, redouté, tel le cas des agissements juifs dans la région du Cap Bon.
Les Juifs de Nabeul au nombre de 3000 environ, avaient au moins 4 millions de piastres placées dans le Cap Bon. Les immeubles sont entre leurs mains. A Nianou, petit village de 50 familles par exemple, 30 maisons sont en la possession d'un seul juif.
Mais, ces redevances et ces intérêts usuraires, ne sont pas encore les plus importants des bénéfices réalisés, il en est un autre plus dangereux : c'est l'achat des immeubles saisis qui risque de rendre les Juifs dans certaines régions les uniques propriétaires du sol.


(1) Il faut dire que le terme "Prépondérance" est quelque peu anachronique ici, car il faut attendre 1907 pour qu'il soit introduit dans le vocabulaire politique. Récupéré par les réformistes tunisiens, il signifie tous les privilèges dont peuvent jouir les colons français, les Prépondérants étant ceux qui sont les plus attachés à conserver ces privilèges.

A suivre ...

Bibliographie:
- Tunis au 19ème siècle (2ème partie) : Marginalité et mutations sociales - Abdelhamid Larguèche
- Algérie et Tunisie - Alfred Baraudon
- Histoire de l’Afrique Septentrionale (Berbérie) - Depuis les temps les reculés jusqu’à la conquête Française - Ernest MERCIER
- Description de l’Afrique Septentrionale – El Bakri
- Histoire ancienne de l’Afrique du Nord – Stéphane Gsell
- Histoire des établissements et du commerce Français dans l’Afrique Barbaresque (1560-1793) (Algérie, Tunisie, Tripolitaine, Maroc) - Paul MASSON
- Tunis, Description de cette Régence - Dr Louis Frank
- En Tunisie - Albert de la Berge
- Les Européens à Tunis aux XVIIe et XVIIIe siècles - Ahmed Saadaoui
- L'autre à travers le journal La Tunisie Française - Hassan El-Annabi
- Libération ou annexion - Aux chemins croisés de l'histoire tunisienne - Daniel Goldstein