mercredi 31 janvier 2007

30- Chronolgie des événements de la signature du Protectorat Français (5ème Partie)

Cette agitation était ouvertement entretenue par les agents du bey, qui répandaient le bruit que les Tunisiens étaient soutenus par l'Italie et l'Angleterre et que « les Français étaient dans l'impossibilité de faire respecter leurs droits et même leur territoire ».
Détail intéressant à signaler, là même où l'on menaçait les Français et où l'on arrêtait les travaux de nos nationaux, les Arabes respectaient les ouvriers italiens qu'ils considéraient comme des alliés. Ce fait fut attesté à notre chargé d'affaires, M. Roustan, par les ingénieurs belges des carrières de marbre de Chemtou. Ces ingénieurs avaient du reste été obligés de fuir devant les menaces des Arabes, qui les prenaient pour des Français.
Voici la lettre qu'ils adressèrent à ce sujet au consul de Belgique :

Tunis, 5 avril.

Monsieur le consul de Belgique, à Tunis,
Nous avons l'honneur de vous informer que des circonstances indépendantes de notre volonté nous ont obligés de quitter précipitamment la carrière de marbre de Chemtou (ou Schemtou).
Depuis un certain temps, dans les courses que nous faisions aux environs de Chemtou, nous étions en butte à la malveillance des indigènes.
Le 13 mars, étant à peu de distance de Ghardimaou, nous avons été forces par les Arabes de retourner sur nos pas, parce qu'ils nous prenaient pour des Français.
La nuit du 25 mars, nos gardiens ont dû tirer sur des montagnards qui rôdaient autour de notre habitation, pendant que d'autres avaient attiré les chiens à l'écart afin de dérouter les susdits gardiens.
Le samedi 26, étant allés au Hammam (Ad aquas des Romains), des Arabes qui étaient à la source d'eau chaude firent mine de nous étrangler pendant que d'autres voulaient s'emparer de nos armes.
Le jeudi 31 mars, aux Citernes de Chemtou, nouvelles menaces de la part des Arabes.
Samedi matin, 2 avril, il y avait dans la plaine une très grande agitation parmi les Arabes; ils se portaient en foule vers la frontière du côté de Ghardimaou, afin, disaient-ils, de repousser les Français. Vers midi, ces Arabes, au nombre de plusieurs mille, sont redescendus dans la plaine manifestant une très grande joie et déclarait que le commandant français s'était retiré. Il avait été décidé que, pendant la nuit du dimanche, deux bandes se dirigeraient, l'une sur Ghardimaou, l'autre sur la Calle, en passant par Chemtou, afin de faire cause commune avec les Kroumirs.
Les indigènes venus chez nous aiguisaient leurs armes et nous ont fait à diverses reprises le geste de nous couper la tête ou de nous planter leur sabre dans le corps. C'est à la suite de ces menaces réitérées que nous nous sommes décidés à abandonner nos chantiers, habitations, etc., en donnant à nos ouvriers la liberté d'en faire autant.

Nous vous prions, monsieur le consul, etc.

Paul Lohest Haycinthe Sovet
Ingénieur Directeur des travaux des carrières de Chemtou.

Nous avons signalé plus haut les conférences que le commandant Vivensang avait à Dra-Keroum prés de la frontière, avec le délégué du bey Si Hassouna.
Au début de ces conférences, en février, Si Hassouna était arrivé avec des instructions conciliantes. Aussi les tribus tunisiennes l'avaient-elles fort mal reçu, lui refusant jusqu'aux vivres de son escorte et à la litière pour ses chevaux.
Deux mois après, au début d'avril, les choses sont bien changées. Le délégué du bey, modifiant son attitude, se joint aux Ouechtetas pour revendiquer le territoire de Sidi~el-Hamici et il prépare avec ces tribus une grande démonstration armée sur la frontière. Il ne s'agissait de rien moins que de surprendre le commandant Vivensang et sa faible escorte. L'officier français averti resta à Souk-Ahras, et les Ouechtetas surpris par la pluie rentrèrent dans leurs campements.

Au même moment, le 5 avril, le caïd des Djendoubas Si el-Hadj-Youssef, personnage tunisien important, faisait savoir au général Ritter, au camp d'El-Aioun, que les Kroumirs avaient annoncé leur intentions d'attaquer les Français, et avaient demandé le concours des troupes tunisiennes de Béja.
Le gouvernement français ne pouvait patienter plus longtemps. La presse et l'opinion étaient très émues.

La nouvelle du combat du 30 mars, la mort de nos soldats du 39ème zouaves et du 59ème de ligne avaient particulièrement surexcité l'instinct national, et des mesures énergiques étaient réclamées.
D’autre part, tout annonçait que, sans une action vigoureuse; notre frontière du sud allait être également menacée. Le ministère résolut de ne plus s'en tenir aux réclamations diplomatiques.

Le 6 avril, M. Barthélemy Saint-Hilaire adressait à M. Roustan la dépêche suivante annonçant l'entrée prochaine de nos troupes sur le territoire :

Paris, le 6 avril 188l.

J’ai reçu vos deux télégrammes d'hier concernant les explications que le bey désire recevoir.
Veuillez déclarer à ce prince que nous faisons fond sur l’amitié dont il nous a si souvent donné l'assurance et dont nous avons à réclamer de lui aujourd'hui des marques effectives. Un péril menace l'intégrité de notre territoire et la sécurité des populations qui y vivent sous la protection de nos lois.
Ce péril vient de tribus insoumises qui occupent une partie des états du bey, et contre lesquelles un devoir impérieux de défense légitime nous oblige d'opérer avec vigueur. Nous ne pouvons malheureusement pas compter sur l'autorité du bey pour réduire ces tribus avec l'énergie et la promptitude qui sont indispensables à un état de soumission qui les rende désormais inoffensives.
Mais nous avons le droit de compter sur les forces militaires du bey pour nous prêter main-forte dans l'œuvre de répression nécessaire. Nos généraux reçoivent en conséquence l'ordre de s'entendre amicalement avec les commandants des troupes tunisiennes et de les avertir au moment ou les besoins des mouvements stratégiques les amèneront à emprunter pour leurs opérations le territoire tunisien, soit près de la Calle, soit dans la vallée de la Medjerda.
C'est en alliés et en auxiliaires du pouvoir souverain du bey que les soldats français poursuivront leur marche ;
C’est aussi en alliés et en auxiliaires que nous espérons rencontrer les soldats tunisiens, avec le renfort desquels
Nous voulons châtier définitivement les auteurs de tant de méfaits, ennemis communs de l'autorité du bey et de la notre.

Barthélemy Saint-Hilaire

M. Roustan ayant communiqué cette lettre au bey, celui-ci répondit le lendemain par une dépêche dont voici le principal passage :

L'agitation qui s'était manifestée chez nos tribus de la frontière n'avait pour cause que la crainte des préparatifs militaires faits contre elles sur la frontière algérienne.
En outre nos troupes envoyées aujourd'hui et celles qui vont être envoyées bientôt suffiront à rétablir la tranquillité la plus complète.
L'entrée des troupes françaises sur le territoire du gouvernement tunisien est une atteinte à notre droit souverain, aux intérêts que les puissances étrangères ont confié à nos soins et spécialement aux droits de l'empire ottoman.
En raison de tout ce qui précède, nous n'acceptons pas la proposition de votre gouvernement de faire entrer ses soldats sur le territoire de notre royaume, et nous n'y consentons pour aucune raison, et, s’il le fait, contre notre volonté, il assumera la responsabilité de tout ce qui en résultera.

MOHAMEESD S ADOK.
Contresigné : Mustapha.
8 Djoumadi 1298 (7 avril 1881).

Le gouvernement français était fixé sur la valeur de ces promesses du bey et sur le bien fondé des protestations que ce souverain élevait au nom des droits de l'empire ottoman. M. Barthélemy répondit le 9 avril par la dépêche suivante adressée à M. Roustan : f

Paris, 9 avril 1881. ,
Veuillez dire au bey que vous avez rendu compte de ses observations au gouvernement de la République, mais qu'il nous est impossible de modifier les dispositions qui ont été prises et qui nous sont commandées par la gravite exceptionnelle des évènements de la frontière. Nos généraux devront donc régler leur conduite sur l'attitude qui sera observée par les troupes tunisiennes. Nous regretterions beaucoup qu'un conflit dût s'ensuivre; mais, si par malheur nous, nous étions mépris sur les intentions du bey en cette circonstance et sur le caractère des relations qu'il désire conserver avec la République française, nous devrions décliner, dés à présent, la responsabilité des conséquences qui résulteraient nécessairement du changement survenu dans l'esprit de Son Altesse.

Barthélemy Saint-Hilaire


Cette dépêche fut suivie d'un échange de nombreuses communications diplomatiques de même ordre qui ne dura pas moins de quinze jours, et dont on trouvera tous les documents dans un volume, publié en mai 1881 par le ministre des affaires étrangères. Le bey se répandait en plaintes très vives contre les préparatifs militaires du gouvernement français. Il sollicitait la protection des puissances étrangères et faisait allusion aux dangers qu’un mouvement de fanatisme musulman pourrait faire courir aux colonies étrangères. Enfin il essayait de retarder nos préparatifs en envoyant 3,000 réguliers avec l'ordre de châtier les Kroumirs, en réalité pour encourager ces tribus à la résistance et soulever celles de la Rekba.

mardi 30 janvier 2007

29- Chronolgie des événements de la signature du Protectorat Français (4ème Partie)

Tel était l'état des choses en Tunisie lorsque plusieurs incidents survenus sur notre frontière algérienne vinrent appeler l'attention de notre gouvernement sur la gravité de cette situation.
Le 16 février, quatre Kroumirs de la tribu des Bechenias entrèrent sur notre territoire chez les Aouaouchas, et volèrent deux juments au nommé Hallel-ben-Arbi de la tribu algérienne des Ouled-Nehed. Le propriétaire tua l'un des voleurs, et reprit ses animaux.
Trois cents Kroumirs Bechenias et Ouled-Cedra rentrèrent alors chez nous, pillèrent et brûlèrent trois tentes de la famille Hallel-ben-Arbi. Les Ouled-Nehed se réunirent, repoussèrent les agresseurs, en tuèrent un et blessèrent un autre. Eux-mêmes eurent un homme blessé. Les Bechenias se retirèrent, mais en annonçant qu'ils se vengeraient.
Nos tribus inquiètes firent demander du secours. Le général Ritter dirigea sur la frontière une compagnie de spahis du Tarf, une compagnie du 39ème et deux compagnies de zouaves.

Cet incident survenait au moment même où un délégué tunisien, Si Hassouna était en conférence avec le commandant Vivensang à quelques lieues de là, à Dra-Keroum, pour le règlement de réclamations relatives à des actes de brigandage antérieurs. Le commandant Vivensang réclamait : « 14 réfugiés, 1200 bœufs, 12 chevaux, 30 juments, 17 mulets, 11,000 francs de rançon, 7 dias (prix du sang pour les assassinats), 9,500 francs d’objets volés; 171,000 francs pour les incendies de la Calle, 150,000 francs pour les incendies allumés par les Ouchtetas. »

Ces demandes étaient basées sur des états nominatifs des voleurs et des volés, avec la valeur et la date des vols, tous postérieurs au mois de mai 1880. Le délégué tunisien se répandit en promesse et garantit le châtiment des coupables, mais un seul détail permettra de se rendre compte de la sincérité et de la valeur de ces promesses.
Si Hassouna ne put pas obtenir des tribus tunisiennes la paille dont il avait besoin pour la litière de ses chevaux et les vivres nécessaires pour ses serviteurs.
Il pria même le commandant Vivensang d'amener une escorte de cavaliers français afin de ne pas être maltraité par les tribus qu'il se flattait de réduire.

En présence de cette situation et de l'effet moral très défavorable qu'elle produisait sur nos populations arabes du département de Constantine, le 23 février, le gouvernement général de l'Algérie crut devoir demander des instructions à Paris, en émettant l'avis qu'on ne s'en tînt plus aux mesures bienveillantes et conciliatrices dont on avait trop longtemps usé.

M. le ministre de la guerre fut chargé par ses collègues d'étudier le côté militaire de la question, et, le 13 mars, il présentait un rapport dont voici le principal passage :
« En ce qui concerne la protection de notre frontière, je crois devoir signaler a votre attention les résultats obtenus dans l'ouest de notre colonie algérienne par le mode de procédé adopté, depuis nombre d'années déjà, de concert avec le gouvernement marocain. Là aussi des populations algériennes ont dans leur voisinage des tribus marocaines remuantes et guerrières qui, non contentes de donner asile aux malfaiteurs, violent parfois notre frontière et dirigent des incursions contre nos nationaux.
Amené à constater son impuissance pour nous faire rendre justice, le gouvernement marocain n'a pas hésité à nous laisser le soin de châtier nous-mêmes les coupables, et c'est ainsi que nos colonies expéditionnaires, pénétrant sur le territoire du Maroc, ont pu à diverses reprises aller punir les agresseurs au delà de notre frontière de l'ouest. »
« Ne conviendrait-il pas de proposer au gouvernement de la Régence des dispositions analogues, et au besoin de le mettre en demeure de les accepter?
Quelle abjection le bey de Tunis pourrait-il présenter si notre chargé d'affaires, après avoir, constitué un ensemble de griefs suffisants, et fait constater au nouveau au bey de Tunis son impuissance à réprimer les actes de brigandage, commis à notre préjudice par les tribus frontières, notamment par les Kroumirs et les ouchtetas, réclamait pour la France le soin d'aller punir les coupables sur leur territoire ? Nos voisins de Tunis apprendraient ainsi à respecter l'Algérie française, et, comme ils n'ignorent pas que la répression ne saurait manquer de les atteindre, ils auraient davantage souci de leur responsabilité.
Ne convient-il pas de remarquer aussi que, dans le cas où de semblables, propositions seraient écartées par le -gouvernement de la Régence, couvrant ainsi les actes des tribus qu’il est incapable de maintenir, la France aurait épuisé tous les moyens de conciliation compatibles avec sa dignité, et serait en droit de prendre une autre attitude, sans que personne pût s'en étonner ? »

De nouveaux et graves incidents ne tardèrent pas à venir prêter appui aux considérations par le général Farre et décider des résolutions du gouvernement de la République.

Le 30 mars, quatre ou cinq cents Kroumirs, divisés en trois bandes, envahirent notre territoire, dans le cercle de la Calle. Après une fusillade d'environ deux heures avec une de nos tribus, ils, repassèrent la frontière, mais,
le 31, ils attaquèrent de nouveau. Les tribus tunisiennes engagées dans l'affaire étaient les Ouled-Amor, les Ouled-Bou-Said, les Ouled-Cedra, les Bechenias, les Kraissias et les Ouled-Hallal.

Nos troupes du cercle de la Calle se portèrent immédiatement au secours des Ouled-Nehed. Une compagnie du 59ème et une compagnie du 3ème Zouaves accoururent des camps de Roum-el-Souk et du Tarf.

Malheureusement ces troupes n'avaient pas l'ordre de franchir la frontière, et elles durent supporter une fusillade qui dura neuf heures. Les Kroumirs étaient postés dans la montagne, les nôtres en plaine. Les Kroumirs perdirent une cinquantaine d'hommes. Le 59éme eut trois morts et un blessé, le 3ème zouaves un mort et cinq blessés.

Le général Osmont crut devoir prendre immédiatement des mesures pour garantir notre frontière contre une nouvelle incursion. Trois compagnies de zouaves, plusieurs compagnies de spahis, un bataillon de tirailleurs, une compagnie du 59ème, une division de hussards et une section d'artillerie de 80 furent dirigés sur le camp de Roum-el-Souk et du Tarf.

La garnison de Souk-Ahras fut renforcée par deux compagnies du 34ème stationnées A Guelma. Le chef de bataillon Vivensang, commandant du cercle de Souk-Ahras, avait écrit quelques jours auparavant « que les tribus frontière ne croyaient plus à notre force » et qu'il fallait user « de mesures énergiques ».

L'agitation semblait en effet s'étendre. Les Ouechtetas, rassemblés au nombre de plusieurs milliers; avaient menacé la ligne du chemin de fer de Tunis à la frontière. Plus au sud les Frachiches, les Ouled-Bou-Ghanem et les Ouarkas annonçaient hautement que les Français allaient rendre à la Tunisie le territoire de Beccarim.

Le caïd du Kef écrivait de son côté, le 8 avril, à l'un de nos caïds algériens de faire évacuer par sa tribu le territoire situé auprès de la mosquée de Sidi-Amici, prétendant que ce territoire appartenait à la Tunisie

lundi 29 janvier 2007

28- Chronolgie des événements de la signature du Protectorat Français (3ème Partie)

Cependant, sur le terrain économique, la lutte ne pouvait pas durer longtemps entre les Français et les Italiens. Les spéculateurs napolitains et génois étaient plus riches de combinaisons et de science diplomatique que de millions. Leurs entreprises dépérissaient. Quelques-unes firent faillite et le crédit de nos voisins se trouva fort ébranlé. C'est alors que, pour sauver l'honneur du drapeau, le gouvernement italien résolut de venir au secours de ses nationaux et de leur donner le concours financier de l'État.
Il était dans son droit, mais c'était avouer ses projets de conquête, et il ne pouvait espérer que la France assisterait indifférente à ce spectacle et laisserait l'Italie s'emparer financièrement de la Régence.

Les agents italiens se montrèrent d'ailleurs fort peu discrets et avisés dans cette nouvelle campagne.
Les concessions disponibles ne leur suffisaient pas ; ils prétendirent enlever aux compagnies françaises existantes les bénéfices des anciens contrats. La compagnie des chemins de fer de Bône-Guelma avait obtenu la concession de la voie de Tunis à Soussa. On contesta la validité de ses titres en faisant valoir ceux d'une compagnie italienne créée en 1869 et qui avait fait faillite en1871 avant même de commencer les travaux.

Un traité signé entre le bey et Napoléon III en 1861 avait accordé à la France l'exploitation des réseaux télégraphiques de la Régence. La compagnie italienne Rubattino prétendit établir un service télégraphique le long de la voie de Tunis à la Goulette.
Elle s'opposa également à la construction d'une gare à Rades sur le lac de Tunis par la compagnie de Bône-Guelma, bien qu'aucun article de sa concession n'autorisât cette opposition.
Enfin une compagnie marseillaise, qui avait acheté au général Khéreddine pour 2,500,000 francs le domaine d’Enfidha, se vit brutalement expropriée de ses propriétés au bénéfice d'un israélite, protégé anglais, mais commandité par des financiers italiens.
Cette lutte avait pris dans ces dernières années un tel caractère d'acuité et de violence, que la correspondance des chargés d'affaires italiens et français avec leurs gouvernements était presque uniquement consacrée à l'explication et à la solution de ces conflits d'intérêts privés.

Avec plus de bonne foi, de justice et de prévoyance, le gouvernement du bey eût pu amortir ces conflits et prévenir les difficultés qu'ils devaient faire naître.
Le bey eût pu tenir la balance égale entre les divers nationaux européens, respecter fidèlement les contrats passés et les droits acquis, ne se préoccuper dans le règlement des affaires pendantes, que des intérêts, de ses populations. Mais cette politique prudente avait contre elle les sympathies particulières de l'entourage du bey, et les suggestions de certains consuls étrangers.

Depuis une dizaine d'années l'élément italien dominait parmi les Européens attachés à l'administration tunisienne comme médecins; comme secrétaires ou comme interprètes. Les consuls et les agents de l'Angleterre faisaient cause commune avec les agents du cabinet romain; Enfin l'Italie avait trouve dans l'ancien Khédive d'Égypte; retiré à Naples, un puissant allié contre la France.
Ce prince musulman ne nous a point pardonne sa chute, et nous n'avons pas d'ennemi plus actif auprès des populations et des autorités arabes du nord de l'Afrique.
C'est l'ancien Khédive qui a fourni une partie des fonds du journal italo-arabe le Mostakel, et c'est lui qui plus que personne a, par ses intrigues antifrançaises, amené les choses où elles en étaient avant notre expédition.

Le bey a reconnu et réparé depuis l'erreur qu'il avait commise en se jetant dans les bras du parti italien et en se faisant l'instrument aveugle de ses prétentions et de son hostilité contre la France. Ce retour ne saurait cependant faire oublier que, pendant les six derniers mois qui ont précédé la signature du traité du Bardo, Mohammed es Sadok et ses ministres s'étaient complètement abandonnés au parti antifrançais.
Les demandes les plus légitimes de notre chargé d'affaires, les réclamations les plus fondées du gouvernement général d'Algérie, étaient écartées par des fins de non-recevoir que les formules obséquieuses de la politesse musulmane ne parvenaient pas il dissimuler.

Aucune satisfaction ne nous était donnée au sujet des actes de brigandage commis par les tribus tunisiennes sur notre frontière. Les condamnés algériens réfugiés en Tunisie n'avaient jamais manifesté aussi hautement et aussi impunément leurs projets d’agitation.
Tous nos agents du littoral et de la frontière signalaient une recrudescence dans la contrebande des armes et de la poudre introduites en Algérie par la frontière tunisienne. Quant aux Français établis sur le territoire de la Régence, leurs intérêts n'avaient plus aucune sécurité ; leurs biens étaient à la merci des fabricateurs de faux titres, et ils voyaient leurs capitaux ou leurs propriétés exposés au premier caprice de l'entourage du bey et des solliciteurs génois ou siciliens.

Le gouvernement français lui-même était directement lésé dans ses intérêts financiers, car les audacieuses prétentions de la compagnie Rubattino ne tendaient à rien moins qu'à supprimer les clauses de notre traité de 1861 pour l'exploitation des lignes télégraphiques, et à frapper d'interdiction la compagnie de Bône-Guelma à laquelle l'État français accorde une garantie d'intérêt pour l'exploitation du réseau tunisien.

Cette dernière exploitation était d’ailleurs rendue de plus en plus difficile par l'insécurité voulue où les territoires que la ligne traverse étaient laissés. On s'en rendra compte par ce fait qu'en moins de quatre mois le directeur de la ligne de Tunisie a adressé au consulat français plus de trente procès-verbaux de crimes et délits commis contre ses employés ou sur la voie par des indigènes ou des sujets italiens.
Un gardien français fut assassiné, plus de vingt employés furent arrêtés, dévalisés et roués de coups, quinze tentatives de déraillement eurent lieu, des poteaux télégraphiques furent brisés, des chevaux volés, le service arrêté par des attroupements d'Arabes s'opposant au départ des trains.

samedi 27 janvier 2007

27- Chronolgie des événements de la signature du Protectorat Français (2ème Partie)

Cette attitude nouvelle du gouvernement de la Régence n'avait pas seulement pour origine les excitations du parti religieux. Nos désastres de 1870 et l'insurrection algérienne de 1871 avaient certainement ébranlé notre autorité dans l'Afrique musulmane, où il n'est guère d'autre prestige que celui de la force, mais à ces causes s'en joignaient d'autres.
L'influence française, qui depuis 1830 avait régné presque sans partage à la cour de Tunis, avait vu surgir une rivale. A peine relevée par les mains aveugles de la France, l'Italie oubliait ses dix siècles de servitude et d'agenouillement pour rêver grandeurs et conquêtes. Les souvenirs de la gloire romaine obsédaient la jeune puissance et lui montraient dans l'Afrique du nord une ancienne dépendance naturelle de l'Italie.

On a vivement accusé le consul d'Italie à Tunis, M. Maccio, d'avoir fait naitre le conflit d'influences qui a précipité les événements. La lutte entre les deux, nations remontait beaucoup plus haut, et la turbulence diplomatique de M. Maccio n'a fait que déchirer les voiles sous lesquels se cachaient depuis quinze ans les prétentions et les efforts de nos voisins.

Dés 1862 la presse du jeune royaume avait désigné Tunis comme une future Algérie italienne. Les journaux de Gênes, de Florence et de Naples se complaisaient dans des calculs savants sur l'importance des colonies européennes à Tunis. Ils mettaient en relief le chiffre relativement considérable des Italiens établis dans la Régence ; pour grossir ce chiffre, ils ajoutaient les émigrés maltais, bien que ceux-ci fussent sujets anglais.
On poussait les spéculateurs et le gouvernement de la péninsule à diriger les capitaux italiens vers la Régence pour balancer l'influence des capitaux français. On établissait un service postal italien, on sollicitait des concessions de télégraphes, de chemins de fer, de mines, d'entreprises industrielles de toute sorte.
Ces entreprises avortèrent d'ailleurs presque toutes, parce que, si les faiseurs d'affaires (affaristi) étaient nombreux, les véritables capitalistes étaient rares.

Les consuls italiens auraient dû se tenir à l'écart d'un mouvement de spéculation qui ne pouvait aboutir qu'à la confusion de leurs nationaux; ils n'eurent point le courage de se dérober à l'assaut de ces intrigues, qui trouvaient un concours puissant dans le patriotisme de la presse péninsulaire et dans les illusions du Quirinal.
Cette fièvre de spéculation; assiégeait du reste tous les consulats, qui étaient les protecteurs et quelquefois les lanceurs de ces entreprises industrielles; Les représentants diplomatiques des diverses puissances, mettaient une sorte de point d'honneur à ne pas abandonner leurs nationaux, et à Tunis, comme en Égypte et à Constantinople, la lutte commerciale entre nations avait dans ces dernières années transformé les agences diplomatiques en véritables bureaux d'affaires.

Le gouvernement français fut naturellement avisé par ses représentants des efforts considérables tentés à Tunis par la colonie italienne et du concours énergique que lui accordait le cabinet de Rome. La France, ayant à gouverner deux millions de musulmans, en Algérie, ne pouvait laisser s'établir une influence européenne rivale aux portes mêmes de sa colonie.
Sa prudence se montra d'autant plus éveillée que, les agents italiens avaient l'appui des agents anglais dans toutes les entreprises dirigées contre l’influence française. S'il ne s'était agi que d'une lutte d'intérêts particuliers, le gouvernement français eût pu se tenir à l'écart, mais la politique était partout intimement liée à la spéculation.
L'entourage du bey voyait d'un œil favorable toutes ces intrigues qui faisaient pleuvoir les pots de vin sur la cour du Bardo et qui, par la rivalité des influences, lui assuraient en quelque sorte une indépendance relative.
Il s'efforçait de satisfaire toutes ces ambitions, distribuait les privilèges au plus offrant, et au besoin vendait plusieurs fois de suite la même concession à des compagnies de nationalités différentes.

jeudi 25 janvier 2007

26- Chronolgie des événements de la signature du Protectorat Français (1ére Partie)

On n'a pas oublié quels ont été les motifs de l'expédition française en Tunisie : en premier lieu la nécessité de contenir les tribus turbulentes qui violaient constamment le territoire algérien, pillaient nos douars et troublaient la sécurité de la colonie ; ensuite l'urgence de sauvegarder les intérêts français établis dans la Régence, intérêts compromis par la mauvaise foi du gouvernement du bey et par les intrigues de certains agents étrangers.

De là deux opérations bien distinctes : l'occupation du pays des Kroumirs avec les mesures complémentaires qu'elle exigeait ; la marche de la colonne Bréard sur le Bardo et le protectorat français imposé au bey par le traité du 12 mai.

Cette double campagne militaire et diplomatique était-elle légitime et conforme aux règles du droit des gens? Les intérêts étrangers qui en ont souffert ont naturellement soutenu la négative. Le gouvernement français n'a eu cependant aucune peine à établir la parfaite justice de ses plaintes et l'impossibilité où il était d'adopter dignement un autre parti que celui auquel il s'était arrêté.

L'Algérie à l'est comme à l'ouest et au sud a des frontières mal défendues par la nature et habitées par des peuplades turbulentes qui ne reconnaissent aucune autorité et considèrent le vol et le pillage comme une de leurs ressources les plus régulières.
Du caté du Maroc comme du côté de la Tunisie ces frontières sont fréquemment violées, et nos populations algériennes sont victimes des incursions et des brigandages des tribus voisines.
Plus loyal ou mieux avisé que le gouvernement du bey, le sultan du Maroc a depuis longtemps autorisé la France à punir elle-même les rebelles qui violent les limites de notre département d'Oran. Aussi du côté de l'ouest les incursions sont-elles, devenues moins fréquentes, les tribus marocaines ayant été à diverses reprises châtiées sévèrement par nos garnisons de la frontière.
Il n'en est pas ainsi dans notre département de Constantine, où le gouvernement tunisien n'avait pas la force nécessaire pour nous garantir la paix de nos frontières, et où néanmoins il n'acceptait pas de nous voir faire nous-mêmes une police qu'il était hors d'état d'établir.
Le gouvernement tunisien déplorait les agressions dont nos colons et nos tribus étaient victimes ; il se reconnaissait incapable d'en prévenir le retour, mais, en dépit de ses protestations de bonne amitié, il couvrait de sa protection les auteurs de ces agressions et de ces crimes, autant pour garder la faveur des fanatiques du parti musulman que pour maintenir son autorité nominale sur les tribus indépendantes.

Les autorités militaires et civiles du département de Constantine avaient été unanimes à signaler dans ces quinze dernières années les dangers de cette situation. Nous n'avions pas seulement à souffrir dans les intérêts matériels de nos populations frontières, notre autorité morale était gravement atteinte. Nos tribus algériennes se demandaient souvent pourquoi, ayant la force, nous hésitions à nous en servir.
Le fanatisme religieux exploitait ces contradictions apparentes ; il comparait notre politique longanime jusqu'à la faiblesse à la ténacité audacieuse du gouvernement tunisien qui obtenait toujours de notre justice la répression des rares délits commis par nos tribus sur le territoire de la Régence. Qu'on ajoute à cela le souvenir de nos défaites de 1840, le dédain des populations musulmanes pour tout ce qui ne respire point la force, et l'on comprendra les germes de mécontentement et d'insoumission que cet état entretenait parmi nos tribus frontières, on s'expliquera l'émigration d'un certain nombre d'entre elles quittant notre territoire pour aller s'installer sur celui de la Régence.

Les actes de déprédation et de meurtre commis en février et en mars 1881 par les tribus Kroumirs sur notre territoire n'étaient pas, il importe de le constater, un fait nouveau et isolé. Le désordre était depuis 1871 en permanence sur notre frontière de Constantine.

- De 1870 à 1881 le chiffre des crimes et des délits commis par les Tunisiens s'élevait à 2,379, soit plus de 230 par an.

- En 1869 le général Périgot signalait une invasion du territoire de la tribu algérienne des Merazgas par 1,500 Frachiches. Un de nos indigènes était tué ; 23 blessés dont 6 femmes ; 1,600 moutons, 1,350 chèvres et 35 chameaux avaient été enlevés par les agresseurs.

- En 1872, les Ouled-Amran pénétraient prés de Tébessa, tuaient un de nos Arabes et volaient quinze chameaux à l'un de nos douars.

- En 1873, nouveaux pillages de nos tribus du cercle de Tébessa par les Ouled-Bou-Ghanem.

- En 1874, notre tribu des Sedratas est assaillie prés de Tanglega par des Tunisiens et l'un de nos hommes est tué : la tribu tunisienne des Mracen viole le territoire des Ouled-Naceur et enlève du bétail, les Beni-Barbar ssassinent quatre Algériens ; les Oulad-Aziz pénètrent sur notre territoire ; les Ouchtetas tuent plusieurs Ouled-Dhia (tribu algérienne du cercle de Soukahras) et leur volent un troupeau.

- En 1876, les Ouled-Ouzez pénétrent sur le territoire des Ouled-Sidi-Abid, tribu algérienne du cercle de Tébessa, et y font paitre leurs troupeaux, malgré les protestations de ces derniers.
La même année, une fraction de la tribu tunisienne des Frachiches s'installe sur notre territoire et met le feu à nos forêts de Chehtabil.

- En 1878, le vapeur l’Auvergne de la Société Générale fait naufrage sur la côte à 1'ouest de Tabarka. Les Kroumirs pillent le navire a malgré, les protestations de l'équipage et du commandant tunisien du fort, les matelots français sont dépouillés de leurs vêtements, maltraités, et l'un d'eux se noie en voulant se sauver.
Les tribus qui procédaient au pillage étaient les Mekna, les Houamdia, les Ouled-Amor el les Ouled- Saïd.

- En 1879, le désordre augmente : nouveau pillage, commis sur notre territoire par les Mracen ; vol de 250 bœufs aux Algériens Chiebnas par les Ouchtetas ; les hommes d'une embarcation du Forbin envoyés sur la plage pour prendre du sable sont attaqués et maltraités par des soldats tunisiens; enfin un maréchal des logis du 3éme spahis est tué sur la frontière par les Ouchtetas.

Voila quel était le passé de la question lorsque les derniers actes de, brigandage des Kroumirs en février 1881 sont venus lasser la longanimité du gouvernement français. Ces actes de brigandage avaient d'ailleurs, été précédés en 1880 par une recrudescence d'agitation et de désordre que le gouvernement généra1, signalait en ces termes : « Incendies des forêts de notre territoire allumés par les Ouchtetas, prédications hostiles des marabouts tunisiens, agressions sur nos cavaliers de la poste, vols, meurtres et attentats commis sur nos bergers, violences et razzias opérées dans le sud contre nos Brarcha ; vol de trente bœufs commis aux dépens des Reguegane, de trente-neuf bœufs aux dépens des Ouled Bechia et meurtre d'un berger. »

Quelles réponses faisait le gouvernement tunisien aux plaintes et aux réclamations de notre chargé d'affaires? Il proposait la nomination de commissions d'enquête, échangeait force correspondances, multipliait les promesses, ordonnait d'arrêter quelques coupables, puis les relâchait au bout de peu de temps.

Pendant les premières années l'impuissance du gouvernement de la Régence était en quelque sorte palliée par la bonne volonté et la sincérité qu'il montrait dans ses relations avec nous. Le gouvernement général de l'Algérie devait tenir compte de ces efforts, et il se contentait des rares et faibles compensations que les agents tunisiens offraient à nos tribus. Malheureusement depuis quelques années la situation avait complètement changé.
Cédant à des inspirations étrangères et aux suggestions du parti musulman, le gouvernement du bey semblait dédaigner les observations de nos agents et, sous les formes de politesse affectée dont les Orientaux sont prodigues, laissait percer ses sentiments d'hostilité ou tout au moins de mauvais vouloir.

Non seulement les autorités tunisiennes ne s'efforçaient point de réprimer les excès des tribus turbulentes, mais pour les excuser elles soulevaient à tout instant des conflits de délimitation de frontières et formulaient des revendications de territoire dont elles n'avaient jamais parlé auparavant. Des marabouts tunisiens prêchaient impunément la haine des chrétiens dans les districts frontières.
Le gouvernement de la Régence invoquait le Coran pour refuser l'extradition des Algériens condamnés pour crime de droit commun. Des terres et des exemptions d'impôts étaient promises à nos tribus de 1'Aurès et du Souf pour les engager à quitter l'Algérie, et plus de dix tribus algériennes provoquées à l'émigration recevaient asile en Tunisie. Nos spahis déserteurs étaient accueillis avec faveur et pourvus de postes importants dans l'armée de la Régence.
Toutes ces mesures dirigées contre notre influence portaient une atteinte sérieuse à notre autorité sur les populations arabes de la province de Constantine. Elles étaient l'objet de représentations incessantes de notre chargé d'affaires. Le gouvernement du bey, fidèle aux traditions musulmanes, se confondait en regrets et en promesses, mais nous refusait toute satisfaction sérieuse.

mercredi 24 janvier 2007

25- Règne d'Ali-Bey et guerre entre la Régence et la France (1758-1770)

A la mort de Mohammed-Bey, son frère Ali-Bey prit les rênes du gouvernement, et les conserva jusqu'en 1782. C'était un homme de sentiments élevés et d'un caractère droit, bon militaire et bon administrateur.

Depuis son avènement au trône, Ali-Bey vivait dans les meilleurs termes avec les puissances européennes. Cette prudence et cette modération devaient l'abandonner tout à coup.
Cédant aux tristes suggestions de ses conseillers, il ne craignit pas de se mettre sur les bras une guerre avec la France, la plus puissante et la plus fidèle alliée de la Régence tunisienne.


Les principaux motifs de cette guerre furent :
1- L'ile de Corse ayant été cédée à la France par les Génois en 1768, le gouvernement tunisien refusa de cesser ses œuvres de piraterie dans cette île.
2- Le bey voulut interdire à la France le droit de pêcher le corail, qui nous appartenait en vertu de précédents traités.
3- Autres motifs, relatifs à la navigation et au commerce, étaient de nature à déterminer le gouvernement de notre pays à employer la force de ses armes contre celui de la régence.

Dans les premiers jours de l'année 1770, M. Barthelemy de Saizieu, consul de France, obtint du bey une maison de campagne à la Marsa, près des ruines de Carthage, sous prétexte de sa santé. Peu de jours après, arrivèrent trois gros navires de guerre français, qui jetèrent l'ancre à la Goulette. On apprit bientôt qu'une chaloupe s'en était détachée pendant la nuit, et avait enlevé le consul. Ce fut le signal de la rupture.

Les négociants français de Tunis se hâtèrent de chercher refuge sur les bâtiments de leur nation.
Les missionnaires, au milieu de leurs esclaves, et les autres chrétiens, se trouvèrent dans la situation la plus périlleuse. Ils se sentirent cependant quelque peu encouragés, lorsque, au mois de juin, ils virent une seconde escadre française, composée de seize navires de guerre, mouiller à la Goulette.

Porto-Farina et Bizerte furent bombardées. Il n'en fallut pas davantage pour contraindre le bey à une paix dont les principales conditions furent les suivantes :
1- L'île de Corse jouira à l'avenir des avantages accordés à la France par les traités conclus avec cette puissance.
2- Les esclaves Corses seront rendus.
3- Le privilège de la pèche du corail et quelques autres continueront d'appartenir à la France.

Cela fait, l'escadre cingla vers les ports français, et les missionnaires ct les chrétiens jouirent de quelque tranquillité, malgré les guerres incessantes qui avaient lieu entre la régence et les dey d'Alger et de Constantine.

samedi 20 janvier 2007

24- La révolte de Sidi-Younes contre son père Ali-Pacha 1752

En avril 1752, Sidi-Younes, fils ainé d'Ali-Pacha-Bey, se révolta contre son père. Il sortit secrètement du Bardo avec ses gardes .turques et quelques captifs chrétiens attachés à son service ; il emportait ses armes, ses effets les plus précieux et beaucoup d'argent. Il vint à Tunis, qui lui ouvrit ses portes, et il fit appel au dévouement de la garnison; elle lui baisa la main, et il se proclama Bey. Aussitôt il donna l'ordre de fermer les portes de la ville, manda le divan, tous les grands de la ville et tous les Turcs.

Apres qu'il leur eut expose les raisons qui le déterminaient a cette conduite vis-à-vis de son père, ils le reconnurent pour bey et son élévation sur le trône fut annoncée par trois coups de canon de la Casbah.

Ali-Pacha, informé de l'entreprise de Sidi-Younes, réunit à la hâte tous les soldats qu'il put trouver, mit à leur tête ses deux autres fils, Mohammed et Sidi-Soliman, et les chargea de s'assurer de tous les châteaux du dehors, puis de pénétrer dans la ville.

On se battit pendant plus de deux mois. Ali-Pacha redevint maitre de la capitale, et Sidi-Younes voyant ses affaires désespérées, ramassa tout ce qu'il avait de plus précieux, puis, à la faveur de la nuit, sortit du château par une porte secrète avec les principaux turcs qui l'avaient suivi dans sa révolte.

Il prit la route de Constantine, ou il trouva un asile. Pour récompenser ses troupes, Ali-Pacha leur permit le pillage des maisons des chrétiens et des juifs. Alors la désolation fut extrême dans la ville.
La populace se joignit aux soldats, enfonça les portes, pilla, vola, saccagea, portant sa fureur jusque sur les pauvres esclaves chrétiens malgré la protection française, notre mission fut pillée, l'église mise à vide, les ornements enlevés ou déchirés.

Ces troubles durèrent cinq jours consécutifs. et, chose remarquable, au milieu de tant de fureurs, il n'y eut pas d'autre massacre que celui d'un juif. Les maisons du consul et des négociants français eurent d'intrépides défenseurs dont les fils d'un renégat corse, qui en étaient les drogmans. Ils réunirent quelques-uns de leurs amis, au moyen desquels ils purent faire rester la populace à l'écart.

Ces scènes d'horreur une fois terminées, Ali-Pacha fit tous ses efforts pour rétablir la tranquillité publique, faire reprendre au commerce son cours ordinaire, et encourager l'agriculture.

Je ne dois point omettre de rappeler que, vers le commencement de cette même année 1752, nos troupes françaises éprouvèrent une petite défaite sur l'île de Tabarka. Elles avaient à leur tête M. de Saurins, lieutenant de vaisseau, qui commandait une barque de guerre destinée à garder la côte depuis Bône jusqu'au cap Zébib, pour protéger nos deux établissements. Ce brave officier, aidé par une autre barque et deux brigantins, tenta de surprendre la petite garnison turque de Tabarka, que les Tunisiens venaient de prendre aux Génois : son but était de s'emparer de l'ile, pour l'unir a nos deux établissements de la Calle et du cap Négro.
Malheureusement, il fut trahi par un indigène, qui eut connaissance de son dessein. Prévenue par ce traitre, la garnison put surprendre la petite troupe qui débarquait dans le silence de la nuit, et la défit.
Une partie de ses hommes furent tués; d'autres, gravement blessés, et parmi eux M. de Saurins, furent enfermés à Tunis comme prisonniers de guerre. Le gouvernement français pourvut à leur libération.

Ces deux événements malheureux, la révolte de Sidi-Younes et la d6faite des Français à Tabarka, obligèrent la France à montrer son pavillon dans les eaux de Tunis.
Dans le mois d'aout, une escadre de six vaisseaux, sous les ordres de M. le chevalier de Villarzel, vint mouiller dans les eaux de la Goulette.

Ali-Pacha témoigna le désir de recevoir cet officier dans son palais du Bardo, et il l'obtint par l'intermédiaire du consul : il importait pour lui d'être d'accord avec la France, afin que sa souveraineté se trouvât plus en sécurité contre les prétentions de son fils Younes. L'amiral descendit à terre avec presque tos ses officiers, afin de rendre cette audience plus solennelle. Elle réussit à assurer une tranquillité qui, malheureusement, ne dura pas plus de quatre ans.

mardi 16 janvier 2007

23- Deux Ambassadeurs Tunisiens à la cour de l'Empereur des Français Napoléon III

En 1853, après maintes démarches insistantes et diverses tractations plus ou moins secrètes effectuées par Ahmed Bey, le nouvel Empereur des Français, Napoléon III, exprima son accord, en vue de recevoir un ambassadeur dépêché par ce Prince Husseinite, avec, pour mission, de lui exprimer les compliments de la Régence de Tunis...

Au bout de plusieurs jours de voyage en Méditerranée, puis à travers la France, la délégation arriva, enfin, à Paris, le samedi 26 février 1853 à 22h.45.

Le Général Réchid et ses compagnons (Rousseau, Clément, le Capitaine Mourad et le Valet de chambre Zarrouk) trouvèrent, à la gare, Jules de Lesseps, l'agent du Bey, à Paris, venu les attendre pour les conduire chez Mahmoud Ben Ayed.

Et ce fut dans la voiture de ce dernier (aussi somptueuse que possible) que l'ambassadeur et sa suite arrivèrent au Palais parisien de celui qu'Alphonse Daudet appellera « Le Nabab ».
Mahmoud Ben Ayed accueillit ses hôtes avec joie, leur souhaita vivement la bienvenue et les conduisit, vu l'heure, aussitôt à table.

Après le dîner, tout le monde gagna la salle de réception richement décorée de consoles, de lustres et de candélabres. Sur les murs de cette salle « digne d'un sultan » selon l'appréciation de Mourad, figuraient, en bonne place, dans des cadres dorés, les portraits d'Ahmed Bey et de Napoléon III.

Cette salle et la chambre à coucher attenante étaient réservées, par Ben Ayed, à l'ambassadeur.
Le médecin Clément, Rousseau et le capitaine Mourad furent logés dans des pièces parfaitement aménagées à l'étage supérieur.

Dans la matinée du dimanche, Réchid remit à Ben Ayed une lettre d'Ahmed Bey et deux lettres de Mustapha Khaznadar son premier ministre. Ensuite, il accorda une audience à Jules de Lesseps et à Charles Lagau, un ancien chargé d'affaires et consul général de France à Tunis ; Lagau, dont la mère était une de Lesseps, était venu en particulier, pour accompagner son cousin. De plus, il était là pour égrener des souvenirs sur la visite, effectuée à Paris sept ans plus tôt par Ahmed Bey et qu'il avait accompagné dans la capitale française en cette occasion mémorable.

Le Général Réchid lui remit, à lui aussi, des messages de Mustapha Khaznadar. A son tour, le Général Esterhazi, qui avait dirigé la mission militaire française dans la Régence, fut reçu par le Général Réchid qui, également, lui remit une lettre du premier ministre et lui transmit les compliments du Bey.

C'est le mercredi 9 mars 1853 qu'eut lieu la visite officielle à l'Empereur.
A 12h.30 arriva le deuxième introducteur des ambassadeurs, Feuillet de Conches. Il était monté dans une voiture de la cour, conduite par un cocher aidé de deux valets de pied et escorté par trois cavaliers de la garde impériale en grand uniforme. Feuillet de Conches déclara, aussitôt, qu'il était chargé par l'Empereur de conduire l'ambassadeur de Tunis et sa suite auprès du Souverain.

A 13 heures, Réchid, Mahmoud Ben Ayed, Feuillet de Conches et Jules de Lesseps prirent place dans la voiture de Mahmoud Ben Ayed. Tout le monde était en grand uniforme.
A l'arrivée, au Palais des Tuileries, la garde présenta les armes. Les membres de la mission furent introduits dans le premier salon où se trouvaient, déjà, plusieurs ministres et hommes d'Etat.

L'arrivée des tunisiens fut aussitôt annoncée à l'Empereur.
Au bout d'un quart d'heure, le premier introducteur des Ambassadeurs vint les appeler. Ils pénétrèrent, alors, dans un grand salon. Là, ils trouvèrent Napoléon III debout en grand uniforme, ainsi que le premier interprète Desgranges et le deuxième introducteur des ambassadeurs, Feuillet de Conches.

Les Tunisiens saluèrent, selon l'usage, puis le Général Réchid s'avança en tenant à la main la lettre d'Ahmed Bey et s'exprima en ces termes :
« Notre seigneur et maître présente ses salutations à sa Majesté l'Empereur, dont l'avènement au trône l'a grandement réjoui ; c'est pour exprimer sa joie qu'il lui adresse cette lettre, le félicitant de son accession à la dignité impériale ».

L'interprète, alors, s'avança, traduisit et ajouta :
« Son Altesse le Pacha de Tunis a déjà un ambassadeur à Paris, le Général Mahmoud Ben Ayed, mais, pour exprimer sa joie insigne, il a tenu à adresser, à votre Majesté, ce message et à le confier à un deuxième envoyé. Son Altesse a chargé ces deux ambassadeurs de présenter ses félicitations à votre Majesté ».

L'Empereur répondit :
«J'ai été, également heureux, d'apprendre l'arrivée de cet ambassadeur, sachant l'estime dont il jouit auprès du Pacha. C'est un des généraux les plus renommés de son entourage et je vois dans cette mission une preuve de l'amitié et des sentiments fraternels et cordiaux qui règnent entre nous, mais nous avons appris avec peine que son Altesse est malade et nous savons qu'elle compte venir à Paris afin de s'y soigner... Nous espérons que ce voyage lui apportera la guérison et que nous pourrons avoir la joie complète de savoir sa santé bien rétablie ».

L'interprète dit alors :
« Nous avons appris, en effet, qu'il compte venir à Paris, mais seulement lorsque la vapeur Mogador » pourra aller le chercher à Tunis ».

Napoléon III sourit, montrant sa satisfaction :
« La chose est facile », dit-il, « le Mogador et d'autres bateaux peuvent être mis à sa disposition. Ce qui nous réjouirait, ce serait de le voir et de fêter son retour à la santé ».

Le Général Réchid présenta, alors, la lettre du Bey et l'empereur s'approcha lui-même pour la prendre. L'introducteur des ambassadeurs la reçut ensuite des mains du Souverain et la déposa sur une table proche.

L'Empereur, s'adressant au Général Mahmoud Ben Ayed lui dit : « J'ai appris que vous avez acheté quelques propriétés à Paris ».

Ben Ayed répondit par l'affirmative.
Napoléon III dit ensuite au Docteur Clément : « Je sais que vous êtes Français et médecin dans l'armée tunisienne ».

Puis il lui demanda son nom et la durée de son séjour en Tunisie.
Clément répondit après s'être présenté qu'il est né en Tunisie de père et mère français et qu'il est médecin du 2ème Régiment de l'Armée Tunisienne à Sousse sous le commandement du Général Réchid.

L'Empereur posa enfin des questions au capitaine Mourad, qui se nomma et indiqua son grade et son titre d'aide de camp.
Avant de laisser sortir la délégation, Napoléon III complimenta le Général Réchid et le chargea de transmettre ses salutations au Bey.

L'entretien dura, exactement, un quart d'heure, un quart d'heure pour lequel Ahmed Bey avait dépensé une somme incalculable d'espoirs et de peines en vue de se voir reconnu comme souverain indépendant du Royaume de Tunis... en vain ! ! !

Source : Mahmoud BOUALI

dimanche 14 janvier 2007

22- Histoire du Bardo

A l'origine, Le Bardo se présentait comme une série de parcs et de pavillons de plaisance : c'était une création de la dynastie hafside. De nombreuses sources historiques dignes de foi permettant de situer les premières fondations de cette résidence royale au XV siècle de l'ère chrétienne.
Vers 1420, on a la première mention écrite de fameux Bardo, ce nom semble pouvoir s'apparenter à l'espagnol Pardo ou Prado.

D’après Ibn Khaldoun « Les fameux jardins d’El Mostancer sont désignés encore aujourd’hui par les indigènes sous le nom de "parc des térébinthes". Situés entre la Kasbah et le palais du Bardo, ils formaient un cadre magnifique pour les fêtes où les sultans Hafsides déployaient toute leur magnificence.
On y voyait une forêt d’arbre dont une partie servait à garnir des treillages pendant que le reste croissait en toute liberté. C’étaient des figuiers, des oliviers, des grenadiers, des dattiers, des vignes et d’autres arbres à fruits ; puis les diverses variétés d’arbrisseaux sauvages, tels que le jujubier et le tamaris, et tout cela disposé de manière à former de chaque espèce un groupe à part. »


« Au temps des Hafsides, écrit Hamouda Ben Abd El-Aziz, dans l'ouvrage intitulé El-Bachi, Le Bardo n'était pas un lieu de résidence mais seulement de divertissement, comme Ras-Tabia et Abou Fikr (1).
On n'y organisa pas de cérémonie officielle jusqu'à l'avènement de la dynastie Mouradite».


A partir de 1574, au lendemain de la victoire de Sinan Pacha et l'intégration de la Tunisie à l'empire Ottoman, Le Bardo ne manqua pas de plaire aux princes turcs représentants de la Sublime Porte ; ils s'y installèrent sans en modifier l'aspect.

Au XVII siècle, Mohamed Pacha fit restaurer le Palais en vue d'en faire sa résidence principale. On doit au Chevalier Laurent d'Arvieux une excellente description du palais du « Bard » ou (Berd) qui était alors entouré de jardins potagers, fruitiers, plans d'orangers, de citronniers, de figuiers et autres arbres en clos de murailles.

Le Bardo au XVIIIème siècle :

A l'exemple des Mouradites, les beys de la dynastie Husseinite, fondée par Hussein Ben Ali en 1705, furent bien séduits par les agréments du Bardo. L'un des historiographes de cette dynastie Ben Dhiaf nous apprend que le bey fit construire une mosquée pour la prière du Vendredi, une Médersa et un Hammam ; il fit construire des Bordjs pour fortifier Le Bardo où il élut domicile.
Dès lors, le Bardo devint un centre politique, intellectuel et religieux. Toute la haute société devait s'y rencontrer. De nombreux voyageurs européens ont décrit le palais du Bardo tel qu'il se présentait au XVIIIème siècle.

Le Bardo au XIXème siècle :

Tous les Beys qui régnèrent sur la Régence de Tunis essayèrent d'enrichir Le Bardo de nouvelles constructions. Mahmoud Bey édifia « Bit El Bellar » le salon du verre.
Sous le règne d'Ahmed Bey, on ajouta au grand ensemble déjà existant, une caserne conçue pour mille hommes, une nouvelle salle du trône, ainsi que des bâtiments affectés à l'hôtel des Monnaies.

Le 12 mai 1881, le traité qu'instauré le Protectorat Français sur la régence de Tunis fut signé au Palais du Bardo. D'autres accords internationaux furent signés dans cette même résidence.

Aujourd'hui:

aujourd'hui, le Palais du Bardo abrite dans l'une de ses ailes le plus grand musée de Tunisie, l'un des plus célèbres du monde par la beauté et la richesse de ses collections ; on y trouve la plus belle et la plus riche collection de mosaïque du monde.

Le secteur principal du Palais du Bardo est le siège de l'Assemblée Nationale.

C'était autour du Palais qu'au fil des siècles s'est formée la ville du Bardo. Aux vergers se sont peu à peu substitués des quartiers d'habitations. Au temps du Protectorat, il y avait surtout des familles d'origines italiennes qui y résidaient. Aujourd'hui Le Bardo se présente comme une agglomération importante dont la dimension résidentielle continue de l'emporter, sans exclure le développement de l'infrastructure administrative, économique, sociale et culturelle qui en font l'une des grandes communes de Tunisie.

De même que Le Bardo jouait le rôle de Capitale politique, ayant été la résidence des Beys, de même, aujourd'hui, il continue de loger certaines Institutions Nationales.
1 - L'Assemblée Nationale
2 - la chambre des Conseillers
3 - L'Académie Militaire
4 - Le Musée du Bardo

Tunis lors de sa prise par Charles Quint en 1535, On voit un palais dans la région du Bardo et les fameux Jardins clôturés du Bardo.

Sources :
* Mohamed Fantar – La Bardo (article paru dans Les Echo du Bardo – Octobre 1985
* Jean André PEYSSONNEL et DESFONTAINES, Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger, Paris : Editions La Découverte, 1987
* Jacques REVAULT, Palais et demeures de Tunis (XVIème et XVIIème siècle), Paris : Éditions du Centre National de Recherches Scientifiques, 1980
* Mémoires de Laurent d'Arvieux: Voyage à Tunis par Laurent d'Arvieux (Broché - 1 décembre 1994)

*Note personnelle : (1) je pense les jardins Ibn Fihr (actuelle cité des sciences).

jeudi 11 janvier 2007

21- Histoire du quartier Lafayette

La genèse du quartier Lafayette est différente de celle de la Petite Sicile. Son urbanisation est plus tardive.
Néanmoins on note déjà sur les plans Mouillot (1899), ou Tardy (1904), le tracé des rues Lafayette, Isly, qui forment l’ossature du quartier. Ce n’est qu’en 1914 que la rue Lafayette est finalement viabilisée. C’est surtout durant l’entre-deux-guerres que cet espace prend de l’ampleur.
Le quartier est divisé en sept îlots et la parcelle la plus importante (immatriculée sous le titre 8706 propriété
Cagou) est la propriété de Eliaou Ben Cheloumou Scemama. L’étude de ce titre foncier révèle que ce propriétaire terrien, une personnalité caïdale, qui est à l’origine de la création du quartier.

Sujet tunisien, de confession juive, il est né à Tunis en janvier 1843 et il a épousé Djemila Sitbon. Propriétaire d’une parcelle de près de 7 hectares, il a été obligé de l’immatriculer en 1903 à la suite d’une hypothèque importante s’élevant à un million de francs. Le caïd Scemama doit vendre deux parcelles pour rembourser
60 000 francs par an. C’est ainsi que de 1903 à 1932, vingt trois nouvelles propriétés sont immatriculées qui sont extraites de la propriété Cagou.
Ces nouveaux titres sont eux-mêmes divisés, participant peu à peu à la structuration du quartier Lafayette.
Cependant, ce n’est qu’à partir de l’entre-deux-guerres que le quartier se densifie, qu’il devient attractif et résidentiel.
L’artère principale, la rue d’Egypte (ex-rue Lafayette) n’apparaît sur les annuaires qu’en 1926. À cette date, seuls deux noms apparaissent : Isaac Brami et Victor Zerah. Pourtant l’étude conjointe des autorisations de bâtir et titres de propriété donne une information différente sur les étapes d’édification du quartier.
Ces deux propriétaires sont des Tunisiens, domiciliés à proximité de la médina. Le premier est négociant de profession. Il est né à Tunis en 1891 et demeure 48 souk El Bey jusque 1926. Par la suite, il quitte ce domicile pour s’établir rue Lafayette.
Le second habite également dans la médina. Il quitte la rue Sûq el-Grâna en 1921 pour s’installer au 6 rue Lafayette. Tous deux veulent construire une villa dans le nouveau quartier. Ils déposent donc une autorisation de bâtir en 1921. Le premier au numéro 2, le second au numéro 6. Ces constructions deviennent par la suite leur lieu de résidence. Il ne s’agit donc pas d’un achat de type spéculatif, ils y habitent encore après la fin de la Deuxième
Guerre mondiale, comme l’atteste l’Indicateur Tunisien en 1948.

De même, aucun des deux propriétaires ne fait appel à un architecte : ils signent de leur main les plans des maisons. Ces deux constructions sont modifiées par la suite. La propriété de Zerah, régulièrement transformée, devient en 1947 un immeuble d’habitation comportant un étage. C’est seulement à cette occasion que le propriétaire fait appel à l’architecte Victor Chiche. Ce dernier prévoit l’installation de deux commerces au rez-de-chaussée, d’une cour, ainsi que trois logements par étage.
On construit ici un bâtiment dont les loyers rembourseront les frais de la construction, la vocation étant à la fois résidentielle et commerciale. Quant à la propriété d’Isaac Brami, elle est également modifiée à plusieurs reprises. En 1954 elle devient un immeuble de rapport, composé de sept magasins au rez-de-chaussée, doté de trois appartements de trois pièces par étage. Pour cette entreprise d’envergure, on fait appel à Salvatore Aghilone, issu d’une famille réputée d’entrepreneurs et d’architectes.

En comparant les différentes autorisations délivrées, on s’aperçoit que cet architecte a construit cinq immeubles dans la rue Lafayette entre 1924 et 1954. Près de quinze édifices répertoriés dans le quartier Lafayette sont l’œuvre de Salvatore Aghilone. Son plus bel édifice est situé aux 41 et 41 bis avenue de la Liberté pour lequel il s’associe avec un dénommé Liberatore, autre architecte italien.
Cette entreprise immobilière permet de dater de l’entre-deux-guerres le moment où le quartier Lafayette devient un espace dans lequel il est possible d’investir avec profit.

Un autre exemple de promotion foncière peut être mis en évidence grâce à l’usage conjoint des titres fonciers et des autorisations de bâtir. En septembre 1908, le caïd Eliaou Scemama, vend à Félix Cohen une parcelle de 225 m², à extraire du titre 8 606 nommée Cagou. Comme dans le cas précédent, Félix Cohen est un négociant : il quitte son domicile, situé à proximité de la médina, 1 rue des entrepreneurs, pour s’installer au 19 rue Lafayette. Cette parcelle est acquise pour y construire une villa d’habitation.

En février 1909, une autorisation de bâtir est déposée. Elle comprend un jardin, une écurie et une maison d’habitation dotée de deux chambres et d’un bureau. C’est Albert Scemama, le fils du vendeur de la propriété, qui dessine les plans de la villa. De 1913 à 1921, des travaux y sont effectuées par le même entrepreneur italien Francesco Cina. Ce dernier est domicilié rue Radon, au nord de Lafayette, dans un quartier appelé la petite Calabre, ou la petite Venise.
Dans les années 1920, cette villa est encore transformée en un immeuble de rapport par l’architecte David Raccah. Ce bâtisseur s’exprime pleinement dans le quartier : il construit un premier immeuble au n° 19 en 1921, puis au n° 17, en 1929, un second édifice pour sa femme.
La même année, il entreprend la construction d’un immeuble de rapport au n° 24 puis, en 1939, au n° 12, un bâtiment de quatre étages comprenant dix-huit appartements. Dans une rue perpendiculaire, on peut dénombrer deux autres immeubles construits par ce même architecte.
Les architectes Raccah et Aghilone ont donc trouvé l’occasion d’exprimer leur talent dans ce quartier. Pour les propriétaires, cet espace, neuf, est celui qui symbolisait une certaine promotion sociale, donnant le sentiment d’être intégré à la vie de la cité. Pour les architectes, il devenait une vitrine promotionnelle des professionnels du bâtiment.
Pour investir ces quartiers neufs, passer de la villa à l’immeuble de rapport, de standing, les propriétaires s’endettent. Par ailleurs, on est quelque peu étonné de voir qui prête de l’argent à ces propriétaires. Dans le quartier Lafayette, on a l’habitude d’emprunter auprès d’une connaissance, d’un ami, d’un associé, d’un membre de sa famille. Nous avons relevé également une proportion importante, toujours dans ce quartier, de militaires à la retraite, qui pour une raison non encore élucidée, sont impliqués dans l’acquisition d’un immeuble.
On remarque également la présence non négligeable de prêteurs féminins. Elles sont, généralement, de nationalité française ou italienne, et veuves pour la plupart. Une fois sur deux, leur domiciliation n’est pas la Tunisie, mais la France ou l’Italie.
Ces personnes ont vécu en Tunisie, mariées avec un militaire, un commerçant, un industriel ou un propriétaire terrien. Elles ont regagné leur pays d’origine après le décès de leur époux. Enfin, ce n’est que dans des constructions de très grande envergure que l’on fait appel aux prêts bancaires, cette tendance s’exprimant essentiellement après la Première Guerre Mondiale.

En vingt ans de 1903 à 1923, le caïd Scemama emprunte deux fortes sommes d’argent. Le premier emprunt, nous l’avons vu, entraîne la vente de deux parcelles pour réaliser le remboursement de la créance. Le deuxième emprunt a lieu en octobre 1915 pour une somme de 110 000 francs auprès d’un particulier.
Maurice Crété, né à Zaulzy dans l’Oise en 1855, est le créancier. Cet ancien officier de cavalerie est Chevalier de la Légion d’honneur, officier de l’Instruction publique et coassocié du domaine de Crétéville. Il est l’administrateur délégué d’autres grands domaines, notamment celui de Protville. Il possède une propriété de 700 hectares dont 300 en vignes, avec une orangerie, une usine à plâtre et une d’extraction du marc des raisins dans la plaine du Mornag.
Ainsi, un grand propriétaire agricole (français, chrétien) prête à un grand propriétaire urbain, ancien caïd, tunisien et israélite. Par ce prêt, il participe à l’édification de quartiers neufs dans la capitale, à la création de la ville coloniale. Il investit en milieu urbain et dans une certaine mesure permet l’apparition d’une urbanité de type européen.

CONCLUSION
À partir de ces exemples, on voit ainsi comment il est possible de traiter de l’histoire des quartiers européens de
Tunis, en isolant les acteurs et les jeux de relations existant au sein d’une société urbaine. Pour y parvenir, il est indispensable de centrer la réflexion sur le choix de sources qui nous livrent les itinéraires des possédants tout comme les transformations du sol et des parcelles investies. Il est envisageable de faire une histoire au « ras du sol », d’isoler une histoire singulière pour révéler les dynamiques structurantes de la ville. L’analyse des microprocessus permet ainsi de reconstruire des groupes sociaux et des interrelations, de comprendre l’élaboration des paysages que nous offrent une ville. L’ambition est donc de prendre en compte les expériences sociales des acteurs, en les soumettant à un jeu d’échelles. On peut alors mieux appréhender le comportement d’une société urbaine tunisoise sous influence coloniale.

Notre prospection n’est pas encore achevée ; mais déjà nous pouvons déjà retracer ce qu’a pu représenter, chez les habitants, l’expansion de la ville. Jacques Berque décrivait son développement comme une descente des hauteurs de la Casbah vers la ville européenne. Avec ce déplacement, c’est le sens même de la citadinité tunisoise qui est requalifié. Nous pouvons la formaliser au sein même des différents types de familles.
Les vieux palais de la ville historique ont été délaissés, les quartiers neufs investis, puis délaissés. Le mode de valorisation de la propriété foncière est à l’origine de cette mutation : c’est un des aspects de la colonisation qui est également révélé, l’implantation coloniale en milieu urbain.
Tunis est bien l’expression de cette intrusion européenne dans laquelle la ligne droite affronte la ligne courbe.

Mais la mobilité de la cité et de ses habitants ne s’est pas arrêtée pour autant. La disparition prochaine du quartier de la Petite Sicile et la transformation des fonctions des immeubles de la fin du XIXe siècle dans le quartier
Lafayette, en sont la preuve. Certes l’urbanisme colonial est encore relégué dans l’historiographie tunisienne à l’oubli mais comme l’était autrefois celui de la médina.

Aujourd’hui, c’est en direction des berges du lac et de la banlieue d’El Nasr que dévale encore Tunis, et c’est une autre citadinité qui s’y exprime.

Source : Correspondances (Bulletin d’information scientifique) N=° 70-2002 publié par l’IRMC (Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain) - La construction de Tunis « ville
européenne » et ses acteurs de 1860 à 1945 par Christophe GIUDICE

mercredi 10 janvier 2007

20- Histoire de La Petite Sicile de Tunis

En 1865, la famille Fasciotti reçoit du Bey, un terrain à titre privé et gracieux, à charge pour elle de combler les marécages et de gérer l'écoulement des eaux usées. Ce terrain forme un quadrilatère limité par les avenues de la Marine, de Carthage, de la rue des Flandres et celles des Maréchaux.
Madame Fasciotti est issue d'une ancienne famille génoise de Tunisie, les Gnecco, née à Gènes, le 7 janvier 1829, elle épouse le 15 avril 1845 Eugène Fasciotti, ancien préfet de Naples et sénateur à Rome.

A partir de 1865, Carlotta Fasciotti achète de pleines charrettes de gravats afin de combler son terrain. Peu à peu, un vaste domaine de prés de 13 hectares est en partie gagné sur le lac. Madame Fasciotti, puis, ses enfants ont géré ce bien immobilier jusqu'en 1951.
Le rôle de cette famille dans la conquête de nouveaux espaces est donc central, car il permet de répondre à l'absence de terrains constructibles, les autres étant figés par leur statut de biens habous.

Cette propriété dénommée " carlotta Fasciotti-Gnecco ", a été immatriculée le 17 février 1897, lors de l'inscription, il est indiqué sur le titre, que de nombreuses constructions et des rues privées sont présentes sur le terrain. La propriété est également bordée de treize propriétés.
Dans l'attente d'éventuels acquéreurs, Carlotta Fasciotti autorise la construction de petites maisons sur son domaine, en échange d'un loyer modique. Ces logements ne doivent pas posséder d'étage et doivent être détruits après l'expiration du bail.

Ainsi, des centaines de maisonnettes d'une pièce ou deux recouvrent la partie basse de l'avenue de la Marine entre 1865 et 1900, par suite, l'installation du port dans cette partie de la ville accentue ce phénomène d'occupation du sol.

Des centaines d'ouvriers principalement siciliens s'installent à proximité des entrepôts et des ateliers, le quartier prend alors un caractère bien particulier, à tel point qu'on le nomma la encore la Sicile, les enfants vivent dans la rue, parlent l'arabe mais aussi le français.
Tout au long de la ville est proche d'une urbanisation non maîtrisée. Voire spontanée.
Les maisonnettes construites par les ouvriers, les dockers sont des maisons de fortune, les matériaux et les techniques de construction sont rudimentaires.

De plus la municipalité n'engage que progressivement la viabilisation des rues dans la Petite Sicile. Les différents plans de la ville montrent l'avancée progressive de la ville sur le lac (les plans de 1881, 1899, 1904, 1927 et suivants).
La constitution de ce quartier est à la croisée d'initiatives privées et publiques, mais dont l'identité est forgée par le groupe social qui l'anime : les immigrants pauvres du sud de l'Italie, les sardes et les siciliens.

A partir de ce même titre foncier de propriété, on peut comprendre quels ont été les objectifs poursuivis dans la gestion du patrimoine de la famille. La propriété a été immatriculée sous le titre foncier 2929 le 17 février 1897, soit quinze ans après la promulgation de la loi foncière qui permettait ce genre de protection immobilière. Comment expliquer un tel délai. La source permet d'avancer plusieurs éléments de réponse : le décès des époux Fasciotti est sans doute un premier élément. Carlotta Fasciotti-Gnecco décède le 28 janvier 1898 à Hammam-Lif et son époux, le 8 mars 1898 à Rome.

D'autre part, on apprend sur le titre que les Fasciotti ont concédé en 1897 à l'Etat Tunisien 6 parcelles du terrain, en contrepartie d'une viabilisation de certaines portions de la propriété. Dans un délai de six mois précédant cette tractation, l'eau et le gaz devraient être installés. La concession précise que la viabilisation des rues sera financée par la taxe locative au fur et à mesure de la vente des terrains.
Un délai de dix ans est fixé par la municipalité, au-delà duquel la contribution de la mise en viabilité sera exigible sur l'ensemble des terrains, même ceux qui n'auront pas été vendus. Les premières ventes de parcelles, contractées dès le mois de mars 1898, répondent donc à la volonté de ne pas supporter la totalité des frais d'équipement du quartier.

Sans nul doute, l'inauguration du port de Tunis, en 1893 a forcé les propriétaires à se protéger de l'extension des activités industrielles. Enfin, en 1900, l'installation de l'hôtel de la Municipalité, avenue de Carthage, a donné de la valeur aux terrains et a permis de fructueuses transactions. Ce titre est resté entre les mains de la même famille Fasciotti jusqu'en 1951, date à laquelle, il est intégré au capital de la société immobilière " Maroc-Tunisie " dont le siège social est à Casablanca.

Par cet apport, le propriétaire, Carlo Fasciotti, avocat puis diplomate, devient acquéreur de 48 000 actions de 1 000 francs chacune soit 48 000 000 francs. Même si la propriété ne comprend plus, à cette date que 2 hectares, la valeur atteinte est considérable.

Source : Correspondances (Bulletin d’information scientifique) N=° 70-2002 publié par l’IRMC (Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain) - La construction de Tunis « villeeuropéenne » et ses acteurs de 1860 à 1945 par Christophe GIUDICE

lundi 8 janvier 2007

19- Copie Originale du Traité du Bardo de 1881








18- L'effondrement du règne Husseinite

Ahmed I Bey, né le 2 décembre 1806 et décédé le 30 mai 1855 au palais de La Goulette, est Bey de Tunis de 1837 à sa mort.
Il succède à son père, Moustapha Bey, le 10 octobre 1837. Jeune prince, il a pour son pays de grandes ambitions : il veut posséder une armée nombreuse, une marine de guerre redoutable, un arsenal moderne, une école polytechnique, un hôtel de monnaie, une résidence royale, etc. Mais ni lui ni son jeune grand vizir, Mustapha Khaznadar, qui est devenu son beau-frère, n'ont une idée exacte des ressources économiques à utiliser pour mener à bien ces grands travaux, de sorte que la plus part des initiatives beylicales aboutissent à des échecs coûteux.

Ahmed Bey fut le premier bey à effectuer, en novembre 1846, un voyage officiel en France, sur invitation du Roi de France Louis Philippe. Le Bey fut, écrit-on, émerveillé entre autres par la majesté du palais de Versailles et en retournant à Tunis, il entreprit de construire, à Mohammedia aux environs de Tunis, sur la route de Zaghouan, un palais à l’image du palais de Louis XIV.
Il fut surtout, vivement frappé du développement industriel de la France. Résolu à faire participer son pays aux avantages des inventions modernes, il attira des ingénieurs français en Tunisie et leur confia le soin de diriger d'importantes créations industrielles.

Il délaissa, en 1843, Tunis avec ce rêve de construire une ville royale. Il en résultera, un vaste ensemble de palais énormes, pavillons et casernes au milieu de jardins. Réalisations chimériques et sans lendemain,

Mais la crise financière aggravée entre autre par les dépenses militaires qui absorbaient les deux tiers des revenus du bey, fut à l’origine de l’interruption des constructions à la Mohammedia dont les bâtiments tombèrent en ruines avant d’être achevés.

Le rêve de Ahmed bey s’écroula. Après sa mort, le palais qui devait rivaliser avec Versailles fut abandonné et pillé par son propre successeur. De ses décombres, il ne reste aujourd’hui que des ruines

On n'a pas l'impression que ce prince se soit beaucoup intéressé à l'embellissement de la ville à l'exception de la reconstruction de la mosquée de Bab El Jazira et la restauration en 1847-1848 de Bab Bhar.

Mais ce fut à lui que revint l'honneur d'avoir jeté les fondements de l'industrie européenne dans la Régence. Il fut l'initiateur des fondations suivantes :
• l’Ecole polytechnique du Bardo pour former des officiers aptes à tenir devant une armée moderne
• La manufacture de draps du Bathan (jedaida, près Tebourba); 150 métiers à tisser y fonctionnaient grâce à la chute du barrage de la Medjerda. 600 ouvriers y fabriquaient les draps et couvertures de laine, destinés aux 35.000 soldats de l'armée tunisienne, instruite par des officiers français.
• Les ateliers de la Monnaie, au Bardo, on acheta à Cologne pour 80.000 francs de machines-outils. Il remplaça sur les piastres les louanges au Sultan de Constantinople par son nom
• La fonderie de canons de la Hafsia, à Tunis
• L'imprimerie officielle arabe fut installée à la Hafsia, puis au Dar-el Bey; en même temps, fut créé Erraïd-Ettounsi, le moniteur officiel.
• Les fours à plâtre du Djebel-Ahmar
• L'huilerie du moulin de l'État, à la Casbah de Tunis remplaça, en 1852, ses presses à bois par des presses mécaniques françaises.
• Une tannerie fut installée
• Arsenal et le port de la Goulette, (commencés en 1810, au temps d'Hamouda-Pachà), et munit l'arsenal d'un outillage complet.
• Un chantier maritime, créé à Porto-Farina, par les soins d'Ahmed Bey. Mais cet établissement ne parvint à lancer qu'une frégate, en 1853, et après 10 ans de mise en chantier; ce bâtiment fut démoli en 1868, son bois ayant été attaqué par le taret.
• Agrandissement de l’étage du “ Dar el-Bey ” et de l’enceinte du Bardo
• Construction d’une caserne d’artillerie à Bab Souika.

Ces diverses entreprises n'endettèrent point le Bey, car Ahmed laissa à sa mort, survenue le 30 mai 1855, un trésor estimé à 200 millions.

Le favori du bey Ahmed, Mustapha Khaznadar, un mamelouk d'origine grecque dont il avait fait son Premier ministre, avait réussi à se maintenir au pouvoir.
Sous la pression des consuls de France et d'Angleterre, il persuada le bey Mohammed de moderniser les institutions du pays. En septembre 1857, un pacte fondamental inspiré de la charte ottomane de 1839 établit l'égalité de tous les Tunisiens devant la loi, sans distinction de religion. La mise en vigueur de la Constitution de 1861 qui instituait un grand conseil de notables paraissait le gage de transformations durables. Mais l'expérience, menée sans conviction, fut rapidement abandonnée. Elle avait permis au khaznadar d'assurer sa situation à la faveur d'un changement de règne. Fort de l'ascendant qu'il exerçait sur Mohammed es-Sadok, il entreprit de mettre les finances en coupe réglée. Sous couleur de renforcer l'armée et de moderniser le pays, il s'engagea dans une politique de dépenses somptuaires de compte à demi avec une poignée d'aigrefins israélites. Deux emprunts furent souscrits à Paris en 1863 et 1865 avec le concours d'un aventurier de Francfort, Emile Erlanger, et leur produit dilapidé en commandes extravagantes (canons « rayés en dehors ») dont les contrats étaient destinés à justifier les bakchichs que se partageaient le ministre et ses fournisseurs.

La politique moderniste de Mohamed Bey, en obérant gravement les finances publiques, affectât dangereusement le développement économique et la paix sociale qu’ils devaient assurer.
Le pays était ruiné. L'accroissement des impôts avait provoqué une insurrection générale en 1864 qui faillit emporter la dynastie. La révolte vaincue, sédentaires et nomades furent écrasés d'amendes et de contributions.

On observerait néanmoins, à cet égard, que le déficit public au décès de Mohamed Bey en 1859, de plus de 19 millions de piastres, était largement couvert par, d’une part, les sommes emportées par Mahmoud Ben Ayed en 1852, estimées à un minimum de 22.306.114 piastres représentant le différentiel entre la créance de celui-ci sur l’Etat telle qu’arbitrée par Napoléon III dans sa sentence du 30 novembre 1856, et celle de 27 millions de piastres que l’Etat revendiquait à son encontre dans la seule affaire de l’escroquerie du “ blé égyptien ”, non examinée par l’Empereur faute de preuves matérielles des faits allégués mais dont l’existence était patente, et d’autre part, les 5 millions de piastres trouvées dans la caisse personnelle du bey à sa mort, soit au total 27.306.114 piastres.

L'échec d'un troisième emprunt en mai 1867 conduisit à la banqueroute. La France décida alors d'intervenir. Après s'être entendue avec l'Angleterre et l'Italie, elle imposa au bey la réorganisation de ses finances (juillet 1869). Une commission internationale animée par l'inspecteur Villet procéda à l'unification et à la réduction des créances ; le bey, en contrepartie, dut abandonner la moitié de ses revenus.
Le contrôle international consacrait ainsi la mise en tutelle de la Régence. Mais la présence d'un de ses fonctionnaires au sein de la commission soulignait la prépondérance de la France. Grâce à l'autorité du « bey Villet », elle put garder à la cour du Bardo, après 1870, un crédit qu'elle n'aurait sans doute pu conserver à la suite de ses défaites continentales.

Mustapha Khaznadar fut destitué le 21 octobre 1873, et traduit devant un Conseil spécial et condamné à restituer à l’Etat les sommes escroquées évaluées à 30 millions de francs.

L'effacement temporaire de la France permit à l'Angleterre d'étendre son influence ; mais, peu à peu, les Français réussirent à rétablir leurs positions. En juillet 1878, les plénipotentiaires français au congrès de Berlin se virent offrir la Régence par Salisbury et Bismarck comme une part de dépouilles dans le dépècement de l'Empire ottoman.
Mais, si la France avait ainsi « carte blanche », il lui fallut près de trois ans d'hésitations avant de lancer comme à regret l'expédition qui imposait au bey le traité de protectorat. À Paris, on espérait que le bey se laisserait convaincre de traiter à l'amiable. Les années se passèrent en atermoiements, tandis que se développait une rivalité de plus en plus vive avec l'Italie.

À Tunis, le heurt des ambitions françaises et italiennes prenait les allures d'un duel acharné entre deux consuls de combat, Roustan et Macció, qui se livraient une guerre au couteau pour la chasse aux concessions.
Roustan avait pour lui le favori du bey, Mustapha ben Ismaïl, un mignon qui exerçait un empire absolu sur l'esprit affaibli de son maître. La lutte tourna d'abord à son avantage. Mais, à la fin de 1880, Mustapha passa dans le camp italien et, dès lors, Macció parut triompher.
Lentement, mais sûrement, la situation se dégradait. Au printemps de 1881, Jules Ferry se décida enfin à intervenir.

Un incident de frontières, l'affaire des Khroumirs, fournit le prétexte de l'expédition. Après une marche de trois semaines, le général Bréard arriva sans combat aux portes de Tunis. Roustan imposa alors au bey un traité de protectorat, signé au palais du Bardo, le 12 mai 1881.

samedi 6 janvier 2007

17- L’abolition de l’esclavage des noirs en Tunisie (1846)

L’abolition de l’esclavage des blancs fut imposée au Maghreb d’une façon générale au lendemain du congrès de Vienne de 1815, au cours duquel la mystique fraternité chrétienne tout en voulant instaurer un nouvel ordre humanitaire, en s’opposant à la piraterie, la traite et l’esclavage, comptait « pacifier » la Méditerranée. L’Europe s’était décidée, pour imposer un certain libéralisme économique avec comme corollaire une liberté commerciale et une libre circulation des biens et des personnes, à mettre fin à la course et à l’esclavage. Cela fut réellement imposé aux Beys, à partir de 1816 et notifié par des traités à partir de 1819.

La libération des esclaves blancs, autrement dit les Chrétiens, qui étaient généralement des prises de la course barbaresque en Méditerranée, était faite par la force à la suite de deux expéditions maritimes d’intimidations préconisées par Lord Exmouth en 1816 et 1819, il n’en restait pas moins que celle des noirs africains fut d’une manière normale, à tel point qu’elle n’avait pas suscité l’attention des histoi-res.

Il faut bien noter que la démarche européenne au lendemain du congrès de Vienne n’était à vrai dire qu’un alibi pour une ingérence politique dans les affaires des pays du Maghreb, plutôt qu’une action à caractère humanitaire. Nous savons tous que les Chrétiens, fruits de la course et soumis à l’esclavage, n’étaient pas maltraités, ni même trop exploités, comme le laissait entendre une certaine littérature ecclésiastique du début du XVIIIème siècle.

En outre, ces esclaves, une fois convertis de leur plein gré, pourraient accéder à des hautes fonctions, voire à la plus haute fonction de l’Etat, comme les Beys Mouradites, dont le fondateur de cette dynas-tie était originaire de Corse. Des ministres de la dynastie husseinite, comme Youssef Saheb Et-Tabaa, l’homme fort du règne de Hammouda Pacha, ou le ministre réformateur Khéreddine étaient d’origine européenne et étaient capturés enfants par les corsaires et vendus dans les marchés des esclaves à Is-tanbul. Certains princes, comme Hammouda Pacha et Ahmed Bey, étaient nés de mères esclaves.

Ainsi, l’esclavage, dans la Régence de Tunis, n’était pas en lui-même « une grande peine» et qu’ «en un mot, c’est de toutes les esclavitudes celle qui est la moins rude et beaucoup d’habitants du pays sont bien plus malheureux que ne le sont ces esclaves ».

C’est qu’il faut noter par là, c’est que la description faite sur la situation soit disant « inhumaine » dans laquelle vivaient les esclaves de la Régence de Tunis, voire dans le monde arabo-musulman était quel-que peu exagérée par une propagande orchestrée par les religieux et certaines parties ayant des intérêts dans le rachat des captifs, comme certains juifs d’origine livournaise, qui pourtant avaient leurs pro-pres esclaves.

Mais si l’attention des historiens avait porté sur la question des captifs chrétiens, cela était essentielle-ment dû d’abord à l’existence d’une pléthorique documentation sur la question, ensuite au fait que ces esclaves faisaient l’objet d’un fructueux commerce entre la Régence et l’Europe par le système des rachats.

Outre les esclaves chrétiens blancs, qui jouissent même d’une liberté assez conséquente, les esclaves noirs de Tunisie proviennent d'une large zone allant de l'Ouest africain au lac Tchad. Les royaumes de Burnou et la région du Fezzan fournissent l'essentiel des détachements. La plupart des groupes sont réduits en esclavage suite à des guerres locales entre les tribus rivales ou aux opérations d'enlève-ments. Les routes caravanières aboutissant à Tunis proviennent de plusieurs centres sahariens. En plus de Ghadamès qui relie la régence au Fezzan, à Morzouk et au royaume de Burnou, Tombouctou est en liaison régulière avec la régence par la route caravanière qui passe par le Mzab, le Jérid et qui met le pays en contact avec les groupes et ethnies africaines d'une large zone touchant le pays Bambara, la ville de Djenné et plusieurs régions du centre-ouest africain. Les noms des esclaves ou affranchis rele-vés dans les documents d'archives confirment cette origine multiple et diversifiée : à côté des noms fréquents comme « Burnaoui », « Ghdamsi » et « Ouargli », on rencontre des noms indiquant une ori-gine d'autres centres de l'Afrique de l'Ouest comme « Jennaoui » ou « Tombouctaoui ».

Ces esclaves noirs n’étaient pas en fait soutenus par des puissances étrangères. Ils étaient séparés, après avoir été vendus par leurs pairs à des négriers, qui faisaient le commerce transsaharien de la poudre d’or, des plumes d’autruches et du séné, l’ivoire et la cire jaune, de leur milieu africain. Ils étaient également résignés à accepter cette nouvelle situation, préférant vivre dans l’opulence des de-meures de leurs maîtres, que de vivre dans les situations précaires que connaissaient les régions sub-sahariennes. Nous croyons qu’en se trouvant face au dilemme de choisir la servitude avec la garantie d’assurer leur survivance, même dans la douleur, et la précarité de la vie, avec le risque de vivre d’atroces famines, ils auraient choisi la première situation. Et de choisir par là la conversion à l’Islam, malgré la suspicion de certains Ulémas, qui les considéraient encore comme des animistes, pour avoir un droit à un traitement équitable. Car, dans la civilisation musulmane, même si elle était esclavagiste comme les autres sociétés, étant donné les Musulmans, selon Bernard Lewis, s’étaient interdits « la mise en esclavage non seulement des musulmans nés libres, mais également des non-musulmans vi-vant sous la protection d’un Etat musulman ».

D’ailleurs, Henry Dunant, le fondateur de la Croix Rouge Internationale notait dans sa Notice sur la Régence de Tunis que Le sectateur de l’Islam était strictement conduit par les Hadith du Prophète « Pardonne à ton esclave soixante-dix fois par jour, si tu veux mériter la bonté divine »; « Vêtissez vos esclaves de votre habillement, et nourrissez-les de vos aliments » et les paroles du Coran « Si quelqu’un de vos esclaves vous demande son affranchissement par écrit, donnez-le-lui, si vous l’en jugez digne. Donnez-leur un peu de ces biens que Dieu vous a accordés. » (Sourate La Lumière v. 33.).
Et les musulmans respectaient ces paroles de l’un de leurs plus illustres théologiens : « Ne dis jamais : mon esclave, car nous sommes tous les esclaves de Dieu ; mais dis : mon serviteur ou ma servante. » Les docteurs musulmans ordonnent de fournir consciencieusement à l’entretien et à la nourriture de l’esclave, et de ne point lui imposer une tâche au-dessus de ses forces. Ils recommandent de vendre l’esclave si son maître ne peut l’entretenir, et ils défendent de le charger de trop de travail. »

Ainsi, dans la tradition musulmane le domestique, même s’il était dans la servitude, était bien traité, puisqu’ils étaient considérés comme une force de travail, qu’il fallait préserver. A cet effet, Ibn Sinâ disait dans son ouvrage At-Tadbîr (Penser l’Economique) : «Tu dois donc remercier Dieu, Puissant et Magnifié soit-Il, pour t’avoir consacré [les serviteurs] qu’Il t’as consacrés et dont tu es satisfait. Tu dois les protéger et ne jamais les négliger, t’en quérir de leur état et ne jamais les oublier, prendre soin d’eux et ne jamais les léser ; ce sont des êtres humains, sensibles à la fatigue et à l’embarras, à l’ennui et à l’affaiblissement, comme tout être humain et sont sollicités par les mêmes besoins et les mêmes inclinaisons qui constituent la nature de chacun de nous ».

Bien plus, il était considéré comme un membre de la famille, à tel point que lors de la promulgation du décret de leur affranchissement au milieu du XIXème siècle, nombreux parmi eux avaient refusé leur nouvelle situation, préférant rester au service de leurs anciens maîtres que de se retrouver dans une véritable marginalisation. Puisque « le fils d’une négresse esclave et d’un homme libre était libre, et l’égal de ses demi-frères » et que « l’esclave pouvait hériter de son maître à sa mort. »

Ainsi, on pourrait estimer que ceux qu’on considérait comme esclaves, même s’ils l’étaient statutaire-ment, ne l’était pas réellement, puisqu’ils vivaient au sein des familles bourgeoises et aristocratiques comme des serviteurs, comme les autres serviteurs autochtones. Certains d’entre eux, surtout les plus vigoureux étaient recrutés pour la garde personnelle du Bey et étaient beaucoup plus choyés que les autres.

L'organisation sociale de la société traditionnelle tunisienne offre un cadre d'organisation spécifique aux esclaves de Tunis. L'agha des esclaves, généralement le premier eunuque du bey, est chargé de veiller sur l'ordre du groupe et de régler les différends qui peuvent surgir entre les maîtres et esclaves ou entre les esclaves eux-mêmes. Des données et témoignages confirment la relative autonomie d'or-ganisation dont bénéficient les esclaves de Tunis ainsi que la protection que leur assure le pouvoir po-litique, protection qui, tout en cadrant avec les bonnes règles de conduite et de traitement de l'esclave prescrites par l'islam, révèle un sens aigu de la politique. En effet, en protégeant une minorité, n'est-ce pas le dévouement inconditionnel de cette dernière que le pouvoir s'assure du même coup ? Surtout que les gardes du bey sont recrutés parmi les esclaves. À côté de cette organisation mi-politique mi-administrative, les esclaves possèdent bien sûr leurs formes d'organisation spécifiquement religieuses comme les confréries dont les fonctions ne se limitent pas à l'animation de la vie mystique et affective du groupe. Les confréries assurent aussi de multiples fonctions sociales qui deviennent surtout appa-rentes après l'affranchissement de l'esclave. D'ailleurs, l'affranchissement se traduit le plus souvent pour l'esclave par un passage de la tutelle du maître à la tutelle de la confrérie qui remplace auprès de lui sa famille large ou sa tribu.

Il faut d’autre part signaler qu’il est difficile d’évaluer le nombre des esclaves noirs vendus dans la Régence. Leur nombre était difficile à établir, du fait de la faiblesse du commerce transsaharien, si l’on voulait le comparer à celui du Maroc ou de Tripoli, d’autant plus que les caravanes empruntant le chemin terrestre étaient frappées d’un lourd impôt sur l’importation de la poudre d’or à leur entrée à Tunis.
Il n’en restait pas moins que leur nombre variait, selon les sources, entre les 10.000 et les 50.000. Se-lon les estimations de R. Austen, fournies à K. Chater, environ 150.000 auraient été vendu dans le souk d’El Berka entre 1700 et 1850, alors que Lucette Valensi avance le chiffre de 6 à 7000 pour l’année 1861 pour les anciens esclaves en recourant aux registres sur lesquels étaient mentionnées les listes des affranchis. Pourtant, Louis Ferrière, dans une lettre à Reade, le consul britannique à Tunis, les évaluait en 1848 à 167.000, libres ou esclaves.

Malgré ce poids démographiquement faible, ainsi que leur minime apport économique, les esclaves noirs étaient généralement des domestiques dans les villes et des ouvriers agricoles dans les oasis du sud, à l’intérieur du pays.
L’émancipation des esclaves était également considérée en Islam comme un geste de magnanimité et de charité suprême. Ainsi, plusieurs esclaves étaient libérés à l’occasion de la mort d’un prince ou d’un proche de la famille royale. Mais, certains aristocrates s’attachaient parfois à leurs avantages et ne voulaient qu’on leur imposait des ordres à nature, selon eux, à ébranler l’ordre social, tant il est qu’ils étaient imprégnés de cultures traditionaliste. Lors de l’enrôlement par exemple des esclaves au sein d’un corps d’armée de soldats noirs en 1836-1837, certains propriétaires d’esclaves avaient vigou-reusement protesté.

Aussi, lorsque la question de la libération des esclaves fut posée dans les années 1840, au temps du règne d’Ahmed Pacha Bey, il prit précaution de procéder par étapes. Néanmoins, il faut remarquer que malgré ces précautions, cette mesure fut bien accueillie par l’ensemble de la société, comme ce fut le cas de l’émancipation de la femme en Tunisie en 1956, du fait qu’il y avait une certaine prédisposition culturelle et intellectuelle pour accepter une telle mesure.

Avant de procéder à l’abolition définitive de l’esclavage des noirs dans la Régence de Tunis, Ahmed Bey eut le 29 avril 1841 un entretien avec Thomas Reade, consul anglais, qui lui conseilla d’interdire à l’instar de la Grande Bretagne cet infâme commerce.
Convaincu de la nécessité d’une telle action étant lui-même fils d’une esclave et considéré comme un prince ouvert au progrès, prompt à réprimer toute forme de fanatisme, il décida d’abord d’interdire l’exportation des esclaves.

Procédant, comme nous l’avons signalé par étapes, il interdit le 6 septembre la vente des esclaves sur les marchés de la Régence, pour décider en septembre 1842 que les enfants d’esclaves, nés après cette date, seront libres.
Pour parer à toute forme de mécontentement, Ahmed Bey obtenait au préalable des fetwas des Ulémas. Certes, une fatwa fut confectionnée par les Britanniques en arabe à Malte, démontrant que cette aboli-tion n’était pas incompatible avec la religion, amenant ainsi le Bachmufti Hanéfite Mohamed Beyram et le cheikh Malékite Brahim Riahi à ratifier cette décision prise par Ahmed Pacha à abolir définitive-ment l’esclavage des noirs dans la Régence.

Seulement, on est en droit de se poser la question suivante : cette décision fut-elle prise pour des considérations humanitaires, ou bien pour des considérations d’opportunité économique, où le Bey était dans l’obligation de procéder à des restrictions budgétaires en se libérant de ses troupes de soldats noirs, au moment où il s’était engagé dans des dépenses somptueuses, occasionnées par la construction du palais de Mohamadia, le Versailles de Tunis ? La question reste posée. Il n’en restait pas moins que même si cette abolition fut acceptée par la population citadine, elle fut quelque peu rejetée, selon Ibn Abi Dhiaf, à Djerba, chez les bédouins et les paysans, qui avaient besoin d’une main d’œuvre servile à bon marché. Il fallait un peu de temps, jusqu’au décret de 1896, pour éradiquer complètement et per-mettre aux noirs d’être des citoyens à part entière.
Certes, il avait eu une certaine résistance, mais elle n’était pas efficace et n’était pas comme cela fut le cas aux Etats-Unis d’Amérique bien organisé, même si certains noirs avaient refusé cette libération, pour ne pas se retrouver dans la rue et affronter tous seuls, sans défense économique, les aléas de la vie.

Après abolition de l’esclavage et au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, la plupart des anciens esclaves, hommes ou femmes, constituent un sous-prolétariat urbain végétant dans les petits métiers ou sans métier et vivent dans des habitations précaires (fondouks des faubourgs populaires). Souvent, ils sont vendeurs de pain, marchands ambulants, masseurs dans les bains maures, domestiques ou sim-plement vagabonds, proie facile pour la police municipale pour cause d'ivresse ou de petits vols. Jus-qu'à 10% des prostituées de Tunis sont d'anciennes esclaves. C'est donc à la suite de l'abolition qu'un processus de paupérisation et de marginalisation sociale devient perceptible à une grande échelle car l'affranchissement assure l'émancipation juridique mais non sociale de l'esclave.

Source : Mohamed Larbi SNOUSSI (Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis); Wikipedia