mardi 10 avril 2007

51- Tunis racontée par Al Bakri en 1068 JC (4ème partie)

De Tunis à Carthadjenna (Carthage) y a une distance de douze milles. On dit que cette dernière ville fut bâtie par Didon, roi contemporain de David (père de Salomon), et que, entre l’époque de sa fondation et celle de la ville de Roumiya (Rome), il y avait un intervalle de soixante et douze ans.

Celui qui entrerait dans Carthage tous les jours de sa vie et s’occuperait seulement à y regarder, trouverait chaque jour une nouvelle merveille qu’il n’aurait pas remarquée auparavant. Cette ville est située si près de la mer que la muraille est baignée par les vagues. Le mur qui l’entourait avait une étendue de quatorze mille coudées.

Le monument le plus merveilleux de Carthage c’est la liaison de divertissement, que l’on nomme aussi Thîater (théâtre). Elle se compose d’un cercle d’arcades soutenues par des colonnes et surmontées par d’autres arcades semblables à celles du premier rang. Sur les murs de cet édifice, on voit les images de tous les animaux et des gens qui s’adonnent aux métiers. On y distingue des figures qui représentent les vents: celui de l’orient a l’air souriant; celui de l’occident, un visage renfrogné.

Le marbre est si abondant à Carthage que, si tous les habitants de l’Ifriqiya se rassemblaient pour en tirer les blocs et les transporter ailleurs, ils ne pourraient pas accomplir leur tâche. On y voit aussi la Moallaca (suspendue), château d’une grandeur et d’une hauteur énormes; il se compose de voûtes en plein cintre, à plusieurs étages.
Vers l’occident de cet édifice, qui domine la mer, est le château connu sous le nom de Thîater, le même qui renferme la liaison de divertissement dont nous venons de parler; il a beaucoup de portes et de soupiraux, et se compose de plusieurs étages. Au-dessus de chaque porte on remarque l’image d’un animal en marbre, et des figures qui représentent les artisans de toutes les classes.

Indiquons encore le château nommé Coumech (cirque), qui est aussi à plusieurs étages appuyés sur des colonnes de marbre d’une grosseur et d’une hauteur énormes. Sur le chapiteau d’une de ces colonnes douze hommes pourraient s’asseoir, les jambes croisées, et avoir au milieu d’eux une table pour y manger ou pour y boire. Elles sont cannelées, blanches comme la neige et brillantes comme du cristal; quelques-unes restent encore debout, les autres sont tombées par terre.

On y remarque aussi une grande voûte dont l’extrémité échappe aux regards et qui renferme sept vastes réservoirs, nommés Mouadjel echaytan (les citernes des démons); ils contiennent une eau très ancienne qui y est restée depuis un temps immémorial.

Dans le voisinage du château de Coumech est une prison obscure, formée de voûtes posées les unes sur les autres, et dont l’entrée inspire l’effroi. On y trouve des cadavres qui conservent encore leur forme primitive, mais qui tombent en poussière aussitôt qu’on les touche. Le port était situé dans l’intérieur de la ville, et les navires y entraient voiles déployées; mais il n’est plus maintenant qu’un marais saumâtre.

Sur la hauteur qui le domine, on voit un château et un ribat nommé Bordj Abi Soleiman (la tour d’Abou Soleiman.). Au centre de la ville est un grand bassin entouré de mille sept cents arcades, dont une partie est restée debout jusqu’à nos jours. Les eaux d’Aïn Djocar (9), source située à quelques journées e distance, arrivaient à ce réservoir; elles coulaient vers Carthage par un grand canal qui passait tantôt sous terre, et tantôt sur des rangs d’arcades placés les uns sur les autres et s’élevant jusqu’aux nuages.
Obeid Allah Al Fatimi, ne buvait pas d’autre eau que celle d’Aïn Djocar; il s’en faisait venir, tous les jours, la charge d’un certain nombre de bêtes de somme.

On voit à Carthage deux châteaux nommés Al Okhtayne (les deux sœurs), qui sont entièrement construits en marbre et de la manière la plus solide; ils se composent de blocs qui s’emboîtent les uns dans les autres. Un ruisseau qui vient du côté du nord, et dont la source est inconnue, arrive jusqu’à ces édifices par un conduit, et va se décharger dans la mer. Sur ses bords on a établi des norias (roues à godet) pour fournir de l’eau aux villages (qui occupent l’emplacement) de Carthage.

Dans cette ville, on remarque plusieurs colonnes encore debout, dont la partie qui n’est pas cachée dans le sol a une hauteur de quarante coudées. Elles servaient à soutenir une voûte construite en pierre ponce, substance assez légère pour flotter sur l’eau. On y voit aussi une coupole d’une telle hauteur qu’un archer ne saurait en atteindre le sommet avec une flèche lancée de toute sa force. L’aire de cet édifice est en mosaïque et a cinquante coudées tant en longueur qu’en largeur.

Aujourd’hui les ruines de Carthage sont couvertes de beaux villages, riches et bien peuplés. Les diverses espèces de fruits que l’on y recueille sont d’une excellente qualité et ne sauraient être surpassés.

9- La position de cette source est bien connue: elle est à trois lieues sud-ouest du mont Zaghouan et à douze lieues de Tunis.

14 commentaires:

Aziz a dit…

Merci pour ce beau texte .. je me pose des questions . certains des mouments que Al bakri decrit me sont inconnues mais j'ai l'impression que les deux soeurs semblent etre les theremes d'Antonin . qu'est ce que cette tour d'Abdou Soleiman . est ce que c'est ancien momument du forum sur la colline de la Byrsa ?

Téméraire V5.0 a dit…

@Aziz: En parlant d'un chateau sur la hauteur qui le domine, c'est effectivement l'ancien emplacement du forum Carthaginois sur la colline de Byrsa, remplacé par une citadelle romaine encore remplacée par l'actuelle cathédrale.

Je ne peux que te dire Bravo, c'est exactement ça : Al Okhtayne = les deux sœurs = jumelles = symétriques = Thermes d'Antonin + l'indice supplémentaire: le ruisseau d'eau.

Aziz a dit…

Si je me trompe pas le forum etait compose de la basilique judiciaire qui etait d'apres les ecrits une pure merveille mais penses que la citadelle a ete apres la conquete byzantine qui ont fortifie toutes les vilels romaines conquises avec les meteriaux pris directement aux monuments romains ?

Téméraire V5.0 a dit…

Le Forum était bien composé d'une citadelle centrale dans laquelle se trouvait aussi bien les principaux temples que la basilique judiciaire.

Après la destruction de Carthage (lire : La destruction de Carthage racontée par Appien et Polybe) par les romains, la Citadelle a été reprise par les Vandales ensuite pas les byzantins et enfin par les musulmans.

Comme c'est une Citadelle à accès difficile, donc elle subissait chaque fois des grands dommages et devrait être reconstruite avec les matériaux existant issus de Carthage quia été détruite la 1ère fois.

david santos a dit…

I come to desire to you a weekend happy. thank you

Aziz a dit…

merci pour ces textes et puis ce texte de Appien m'a vraiment brise le coeur.j;ai toujurs eu de la difficulte a lire ces textes cela me touche beaucoup comme si j'avais perdu de la famille dans ce genocide .. je ne sais pas pourquoi mais j'ai toujours senti un lien invisible avec Qart Hadash.. J'ai grandi pres de Carthage et les ruines de malaga etait un terrain de jeu ...

Téméraire V5.0 a dit…

@David Santos : Thank You Man, you have a great Blog.

@Aziz : Je t'assure qu'il ne me manque que de pleurer lorsque je lis Appien à propos de la destruction de Carthage.

Aziz a dit…

Etrange que l'on puisse 3000 ans apres ressentir un lien ... et ressentir une souffrance, une haine, une douleur insurmontable qu'on ne peut qu'imaginer..Le devoir de memoire est selon moi la moindre des chose que l'on puisse faire .

Téméraire V5.0 a dit…

@Aziz : Ressentir la souffrance, oui, c'est une scéne que j'arrive à voir comme si je regardais un Film.
Voir en détail toutes les scénes décrtites par Appien, je sens cette douleur mais je n'éprouve aucune haine. La bêtise des Hommes a voulu que les choses soient ainsi il y a de ça fort longtemps, l'Homme n'a pas tiré de leçons et continue toujours d'agir de la même façon.

Aziz a dit…

peut-etre , mais je ne sais pas pourquoi j'ai fini par developper cette haine envers tout ce qui etait Romain ..Je dois tenir ca des Barcides!!!

Oui la folie de l'Homme peut nous amener a commettre le pire des crimes et Dieu que nous n'avons rien appris depuis ces 3 000 dernieres annees . mais cela n'excuse pas le genocide mais surtout l'importance de la memoire. Selon Strabon si je ne metrompe pas la ville metropole etiat peuple de 500 000 a 800.000 . Pour etre plus realiste il semblerait que Cartgae a son apogee et surtout durant les derniere annee avant le siege comptaientune population estimee a 250.000 individus . C'est enorme!! Et de ces 250.000 pres de 200.000 sont morts durant ces 3 annees de siege !!

Téméraire V5.0 a dit…

C'est vrai, un certain moment on parlait même du nombre total de 5 millions d'habitants contrôlés sur tout le territoire Carthagénéen.
Donc 250 000 habitants à carthage, n'est pas un chiffre loin de la réalité.

D'après Appien, lors de la destruction de Carthage 50 000 personnes furent dénombrés vivant donc, théoriquement 200 000 on périt.

Malheureusement, la mémoire de ces morts a été bafouée, sachant que c'est la plus grande catastrophe humaine qui a frappée notre pasy, aucune autre guerre n'avait fait autant de morts (si je ne me trompe pas)

Aziz a dit…

Oui mon mai, c'est definitivement la plus grosse catastrophe que notre pays ait eu a subir . Il ya eu egalement le cholera dans Sud du pays et la peste mais on est loin des 200.00 morts je crois...

Zadmichr a dit…

"Le devoir de memoire est selon moi la moindre des chose que l'on puisse faire." Bien dit Téméraire V5.0, le futur s'alimente toujours du passé.

On devrait enseigner l'histoire de Carthage au peuple soit aux écoliers, ça pourrait bien aider notre peuple à retrouver son identité plutôt qu'à s'acharner sur les propos extrémistes venant des médias et qui n'arrêtent de défigurer le paysage social de la Tunisie !

Encore Bravo Téméraire V5.0, ton blog est un bon signe d'espoir !

Téméraire V5.0 a dit…

@Zadmichr : Tout a fait d'accord.
Le malheur est qu'on a un patrimoine culturel très riche et très varié mais qu'on n'arrive pas à valoriser.