vendredi 10 août 2007

59- Histoire des Juifs de la Régence de Tunis (3ème Partie)

Avant l’abolition de la Dhimma en 1857, les Juifs étaient les seuls des sujets de la régence qui payaient au Bey une imposition personnelle; cependant, quoique cette redevance ait pour prétexte le but d'assurer leur sécurité, rien n'est plus commun que de les voir outragés et même frappés par les Maures; ils recevaient même les mauvais traitements ou les coups avec une résignation vraiment étonnante : mais aussi si jamais l’un d'eux osait en riposter à ses agresseurs, il risquerait infailliblement d'être compromis dans un procès sérieux, qui ne pourrait s'arranger que par le sacrifice d'une forte somme d'argent; et souvent ces insultes n'étaient pas d'autre but que cette extorsion abusive et tyrannique.

Les rabbins jouissent d'une autorité très étendue sur leurs coreligionnaires ; ils veillent non-seulement sur la stricte observance du culte mosaïque, mais aussi sur la conduite morale des particuliers de l'un et l'autre sexe.
Une fois, la Régence fut affligée d'une grande sécheresse, fléau qui est une des calamités les plus dommageables et les plus redoutées dans ce pays. Les rabbins ordonnèrent deux jours de jeûne rigoureux par semaine, et des prières solennelles pour obtenir du ciel la faveur d'une pluie abondante; malgré ces actes de pénitence et ces supplications ferventes, la sécheresse continua à désoler le pays. Les rabbins se persuadèrent alors que les péchés des impies, et surtout l’impudicité des femmes répudiées ou veuves, devaient être la seule cause du courroux céleste ; en conséquence ils firent dans toutes les familles juives des recherches scrupuleuses, à la suite desquelles ils découvrirent qu'un assez grand nombre de ces femmes délaissées, ou condamnées au célibat parla mort de leurs maris, avaient un commerce illicite avec des débauchés, ou même étaient devenues enceintes par suite de ce commerce criminel ; les pécheresses furent châtiées sévèrement; mais cette punition exemplaire n'empêcha pas que de nouvelles recherches n'en fissent découvrir encore un assez grand nombre, parmi lesquelles on en reconnut beaucoup de relapses, dont le châtiment précédemment subi n'avait pu amender la conduite.

Tout Juif convaincu d'avoir mangé à la table d'un Chrétien ou d'un Maure est fortement réprimandé par le rabbin, en pleine assemblée de la synagogue, et s'il vient à récidiver, il est déclare déchu de ses droits civils et religieux dans la communauté israélite; son témoignage n'est plus admis; il est frappé d'anathème, déclaré infâme, et en conséquence déshonoré dans l'esprit de tous ceux qui composent sa nation.
Les rabbins ne dédaignent même pas de s'occuper du règlement des habillements; et ils cherchent à réprimer le goût des jeunes filles pour l'élégance du costume, les bijoux, les parures et pour les modes du jour.

Je croirai volontiers qu'il est très probable que cette grande autorité des rabbins a dû exercer beaucoup d'influence sur la conservation et la propagation dans ces contrées de la secte mosaïque, qui sans cela aurait peut-être éprouvé des altérations et des changements aussi sensibles que toutes les autres sectes religieuses dont l'orient a vu les révolutions et l'extinction successive.
Cependant, si la sévérité des rabbins s'exerce sur les infractions du sixième et du neuvième commandement du Décalogue, leur rigidité se relâche singulièrement sur le reste de la conduite morale, de leurs ouailles, et principalement sur les diverses tromperies dont les Juifs ne se font aucun scrupule d'user dans le commerce avec les Chrétiens, et même avec les Maures, auxquels on peut dire qu'ils semblent vouloir disputer le monopole des fourberies et le privilège de la mauvaise foi.

Les rabbins sont les premiers à aider les membres de la synagogue dans toutes les manœuvres mensongères qu'ils emploient journellement, soit pour frauder les droits de la douane par de fausses déclarations, soit pour éluder ceux du fisc dans le payement de la redevance du "Kharadj", à laquelle les membres de la corporation judaïque sont soumis, espèce de capitation ou d'impôt personnel qui frappe également tous les individus de cette caste, de tout sexe, de tout âge, depuis le vieillard décrépité jusqu'à l'enfant à la mamelle.

La principale cause de l'ignorance du gouvernement lui-même est sur le nombre réel des Juifs habitant Tunis vient des fausses déclarations que font à ce sujet les chefs de la synagogue, donnant ainsi à leurs coreligionnaires les premiers exemples de duplicité et de fraude.

Les Rabbins tolèrent déjà la pratique de l’usure la plus révoltante qui soit désapprouvée mais cette pratique reste l’une des activités primordiale, et qui est repoussée par les Maures eux-mêmes ; beaucoup de Juifs ne vivent que des produits de ce trafic infâme de leur capital, et la seule chose dont ils s'occupent, c'est du soin de ne placer leur argent que d'une manière sûre, et entre les mains de débiteurs incontestablement solvables.

Dès qu'ils sont assurés de ce premier point essentiel, ils mettent tous leurs soins à garantir le recouvrement de leur capital et de leurs intérêts par les stipulations les plus rigoureuses, qu'ils s'efforcent de rendre aussi lucratives pour le créancier qu'oppressives et spoliatrices pour le débiteur.
Lorsque des emprunteurs n'ont aucun crédit, ou même n'ont qu'un crédit incertain, ils ont beau avoir besoin de quelque somme, ils ne la trouvent pas chez les Juifs, ou, s'ils réussissent à l'obtenir, ce n'est qu'en consentant à se soumettre aux quatre conditions suivantes :
1- De donner pour gage et nantissement quelques effets précieux et portatif, comme bijoux, diamants, perles, or ouvré ou en lingots, etc..., sur lesquels le prêteur ne donne jamais que moitié ou tout au plus deux tiers de la valeur intrinsèque ;
2- De payer d'intérêts par mois un, et même souvent deux, pour cent de la somme dont le prêt est stipulé, lesdits intérêts payables mensuellement et à jour fixe;
3- De défalquer d'avance sur la somme prêtée le montant des intérêts de la première année ;
4- Enfin, d'abandonner à l'usurier le gage entier, sans aucun dédommagement, si le débiteur se trouve dans l'impossibilité de lui solder un terme des intérêts à leur échéance. Dans ce dernier cas il n'est même fait aucune défalcation des intérêts payés aux différents termes précédents.

Ces prêts usuraires ne peuvent manquer d'absorber ainsi, dès la première année, le huitième au moins ou même le quart de la somme prêtée; chaque année porte le même préjudice à l'emprunteur ; et pour peu que celui-ci tarde à retirer son gage, il risque de le perdre entièrement, soit par les intérêts monstrueux qu'il est obligé de payer, soit par le défaut de payement d'un seul terme de ces intérêts. Il ne doit, dans ce dernier cas, espérer d'obtenir de son créancier ni la moindre faveur ni le moindre délai.

Mais il ne faut pas croire que cet infâme monopole se limite simplement à la nation juive: on accuse, à tort ou à raison, des Européens, qui se disent Chrétiens, de s'y livrer à Tunis avec autant d'empressement que les enfants d'Israël.
Ceux-ci, au reste, sont loin d'être découragés par la concurrence, soit des Européens, soit des Maures, dans toute espèce de commerce et de trafic, bien sûrs de l'emporter sur leurs concurrents, par leur habitude des affaires, leurs ruses financières, et surtout leur activité véritablement admirable.

A suivre ...

Bibliographie:
- Tunis au 19ème siècle (2ème partie) : Marginalité et mutations sociales - Abdelhamid Larguèche
- Algérie et Tunisie - Alfred Baraudon
- Histoire de l’Afrique Septentrionale (Berbérie) - Depuis les temps les reculés jusqu’à la conquête Française - Ernest MERCIER
- Description de l’Afrique Septentrionale – El Bakri
- Histoire ancienne de l’Afrique du Nord – Stéphane Gsell
- Histoire des établissements et du commerce Français dans l’Afrique Barbaresque (1560-1793) (Algérie, Tunisie, Tripolitaine, Maroc) - Paul MASSON
- Tunis, Description de cette Régence - Dr Louis Frank
- En Tunisie - Albert de la Berge
- Les Européens à Tunis aux XVIIe et XVIIIe siècles - Ahmed Saadaoui
- L'autre à travers le journal La Tunisie Française - Hassan El-Annabi
- Libération ou annexion - Aux chemins croisés de l'histoire tunisienne - Daniel Goldstein

lundi 6 août 2007

58- Histoire des Juifs de la Régence de Tunis (2ème Partie)

Au début du XIXème siècle, Les Juifs sont plus nombreux à Tunis que dans les autres villes de l’Afrique du Nord ; leur nombre n'est pas positivement déterminé; on assure même qu'il est impossible de le connaître, et qu'il est de leur intérêt de le cacher au gouvernement tunisien.
Si cependant on consulte l'opinion publique de l’époque à ce sujet, si on fait un calcul approximatif, d'après l'extension du quartier qu'ils habitent et leur entassement prodigieux dans les maisons dont ce quartier se compose, on croit pouvoir penser qu'il n'y aurait pas d'exagération à présumer qu'il y en a plus de vingt mille qui y ont fixé leur résidence habituelle.

Dans la première moitié du XIXème siècle (1865), les juifs sont, à Tunis, estimés au nombre de trente à trente-cinq mille. Juste avant le protectorat français, en fin du XIXème siècle, les Juifs sont relativement nombreux dans, la Tunisie, ou ils ont été émancipés, grâce à l'influence Française. On évalue leur nombre à plus de cinquante mille Israélites.

Comme, malgré leur émancipation par les Beys, ils sont généralement mal vus par la population musulmane, les juifs riches ont soin de se mettre sous la protection d'un consul. Ils changent de nationalité suivant que tel ou tel consul est en faveur auprès du Bey régnant.
Un certain nombre, surtout les juifs Maltais sont protégés de l'Angleterre. La majorité parait cependant en fin du XIXème siècle placée sous la protection de la France.

Comme presque partout, les juifs sont ; dans les rangs extrêmes de la société, très riches ou ; très pauvres. Cette inégalité de condition s'explique par l'esprit d'aventure qui les anime tous, et qui, bien ou mal dirigé, les conduit à la fortune ou à la ruine. La banque et le haut commerce sont exclusivement entre leurs mains, principalement celui des draps, de la soie et des bijoux.

Dans la classe moyenne sont les courtiers, les petits marchands, les colporteurs, les brodeurs, les tailleurs et les cordonniers. Les autres grouillent dans la misère, vivant des métiers les moins avouables, et surtout des libéralités de leurs coreligionnaires. Tous sont usuriers dans la mesure de leurs ressources.

Les juifs ont acheté du Bey le privilège exclusif du commerce de la pelleterie et celui de la cire, commerces qui sont l'un et l'autre très lucratifs.
Ils payent aussi une somme très considérable pour le privilège de distiller les eaux-de-vie. D’ailleurs, les Juifs du Djérid (Nefta) fabriquent avec les dattes fermentées puis distillées une sorte d'anisette très riche en alcool et très parfumée.
Les Israélites ne peuvent cependant vendre ces liqueurs qu'à ceux de leur nation. Mais, quoiqu'il leur soit sévèrement interdit d'en débiter aux Arabes, ils trouvent habituellement le moyen d'éluder cette prescription, par des ventes clandestines, qui forment la plus grande partie du gain de leur fabrication.

Les juifs de Tunis avaient conservé en grande partie la prépondérance commerciale dont ils jouissaient au début du XVIIe siècle ; même les résidents français étaient souvent réduits à leur prêter leur nom pour faire quelques affaires avec Marseille.
Beaucoup d'entre eux font des opérations très actives, en tout genre de négoce, avec Naples, Gênes, et l'on peut assurer qu'ils monopolisent une grande partie du commerce de Livourne et Marseille avec Tunis ; les Européens même n'en peuvent faire aucun dans la Régence sans avoir à leur service plusieurs "semsars", ou courtiers juifs, qui sont les intermédiaires obligés de toutes leurs transactions avec les Maures.
Se sont ces courtiers qui achètent; ce sont eux qui vendent; c'est par leurs mains que l'argent est transmis des acquéreurs aux vendeurs : toutes ces opérations leur valent le demi pourcent de la part de l'un et de l'autre côté; ce lui leur produit en totalité une remise d'un pour cent pour leur courtage.

Un assez grand nombre de Juifs et de Juives parcourent la ville en colportant des marchandises que ces marchands ambulants offrent a acheter dans les maisons et les harems; et il est a remarquer que les femmes mauresques ne croient pas être obligées de se voiler devant un Juif.
Comme il est arrivé plusieurs fois que des Juifs et des Juives ont été assassinés dans des maisons, pour s'approprier leurs marchandises, le Bey a ordonné qu'à l'avenir les colporteurs de l'un ou de l'autre sexe aillent toujours deux à deux, et que l'un d'eux soit obligé de rester devant la porte de la maison pendant que son compagnon y entrerait avec ses marchandises. Depuis cette ordonnance, aussi simple que sage, aucun Juif n'a été la victime de l'avidité et de 1a perfidie des spoliateurs meurtriers.

L'esprit mercantile est l'attribut de cette forte race. L'influence d'un climat énervant ne leur a rien fait perdre de leur ardeur et de leur activité. Dans un bazar mixte rien n'est curieux comme de voir l'air affairé, insinuant, persuasif, servile du marchand juif à côté de la noble indifférence et de la calme dignité du marchand maure. Aussi ont-ils attiré dans leurs mains toutes les affaires, et amassent-ils tous les jours des fortunes immenses.

On ne peut en effet faire un pas dans Tunis sans rencontrer sur son passage des Juifs et des Juives, courant d'un bout à l'autre de la ville, aux divers endroits où leurs intérêts commerciaux les appellent, on les trouve partout, se glissant dans la foule, heurtant les passants, au hasard d'encourir les plus mauvais traitements , et à leur marche accélérée, essoufflée, haletante, à leur air effaré, on croirait qu'ils arrivent à l'instant des quatre coins du globe terrestre, alléchés par l'odeur d'un gain à faire et d’une opération fructueuse à exploiter.

On les reconnait aisément, les hommes à leurs vêtements d'une couleur sombre, a leur vaste bonnet évasé par le haut, le turban musulman leur étant interdit; les femmes, à la manière particulière dont elles sont voilées, soit, par un morceau de crêpe ne leur couvrant seulement que la moitié de la figure, soit par un mouchoir tendu transversalement d'une oreille à l'autre, qui, passant sur la bouche et le menton, ne cache que la partie inférieure de leur visage.

On les reconnaît surtout, dans tous les endroits où il y a des réunions commerciales, non-seulement à leur allure turbulente et empressée et à leur physionomie, qui à Tunis, comme partout ailleurs, a conservé son type originel, mais encore a leurs voix glapissantes et criardes, à leur timbre nasillard, au détestable patois qu'ils emploient entre eux, si différent des idiomes arabes et de toute autre langue usitée soit en Afrique, soit en Europe.

En effet, le langage habituel des Juifs de Tunis dans leur rapport avec les Européens, est le jargon informe que l’on désigne par le nom de langue Franque, c'est-à-dire un mélange hybride d'arabe, d'italien, de français et d'espagnol, et qui se parle dans toutes les Echelles du Levant; mais entre eux ils ne se servent que d'un patois Judaïque, ou Hébreu corrompu.
La langue franque est seulement parlée, et n'est presque jamais employée par les Juifs dans leur correspondance écrite : l'idiome qu'ils écrivent dans leurs lettres missives est cet hébreu corrompu dont je viens de parler, ou un mauvais arabe, mêlé non-seulement à de mots hébreux, mais encore de ceux des langues de toutes les nations qui bordent la Méditerranée.

A suivre ...

Bibliographie:
- Tunis au 19ème siècle (2ème partie) : Marginalité et mutations sociales - Abdelhamid Larguèche
- Algérie et Tunisie - Alfred Baraudon
- Histoire de l’Afrique Septentrionale (Berbérie) - Depuis les temps les reculés jusqu’à la conquête Française - Ernest MERCIER
- Description de l’Afrique Septentrionale – El Bakri
- Histoire ancienne de l’Afrique du Nord – Stéphane Gsell
- Histoire des établissements et du commerce Français dans l’Afrique Barbaresque (1560-1793) (Algérie, Tunisie, Tripolitaine, Maroc) - Paul MASSON
- Tunis, Description de cette Régence - Dr Louis Frank
- En Tunisie - Albert de la Berge
- Les Européens à Tunis aux XVIIe et XVIIIe siècles - Ahmed Saadaoui
- L'autre à travers le journal La Tunisie Française - Hassan El-Annabi
- Libération ou annexion - Aux chemins croisés de l'histoire tunisienne - Daniel Goldstein

samedi 4 août 2007

57- Histoire des Juifs de la Régence de Tunis (1ère Partie)

Selon la tradition, les premiers Juifs tunisiens se sont installés en Tunisie bien avant la destruction du Temple de Salomon au VIe siècle av. J.-C. Bien que cette théorie semble infondée, la présence des Juifs à l'apparition du christianisme est attestée par des auteurs comme Tertullien et saint Augustin, par des inscriptions juives retrouvées à plusieurs endroits, par les fouilles archéologiques effectuées dès la fin du XIXe siècle.

À Gammarth, au nord-est de Tunis, est mise à jour une nécropole juive du IIe siècle de même qu'une synagogue du Ve siècle découverte à Hammam Lif (sud-est de Tunis) en 1883 ou encore par le Talmud de Babylone et de Jérusalem qui rapportent les opinions de rabbins de Carthage.

Après la conquête romaine en 146 av. J.-C., la population juive de la province d'Afrique augmente. Aux Juifs déjà implantés dans le pays s'ajoutent ceux venus de Rome, où une présence juive est attestée depuis la fin du IIe siècle av. J.-C.

Les immigration juives en Afrique du Nord se sont poursuivies en plusieurs vagues, d'abord, au moment de la destruction de Jérusalem par Titus; la seconde eut lieu sous l'empereur Hadrien.
Les Juifs arrivèrent en Afrique par plusieurs chemins, les uns, prenant la voie de mer débarquement sur la côte, septentrionale, où ils s’insinuèrent parmi les peuplades autochtones des Berbères fixées sur le littoral et dans le Tell ; d’autres, longeant les rivages des Syrtes et contournant les Chotts, arrivèrent jusqu’à la région des Hauts Plateaux ou ils s’établirent an milieu des populations nomades des Gétules ; d’autres enfin, purent s’installer dans la région montagneuse de l’Aurès.
Avec le temps certains se sont réunis en tribus indépendantes et d’autres se dispersèrent dans toutes les grandes villes de l’Afrique du Nord

Au début de la Chrétienté, Néron avait favorisé les Juifs, les employant en qualité de délateurs des Chrétiens alors persécutés, trouvant dans leur concours à satisfaire une haine commune.
Par la suite, les premiers Pères de l’Église ont toujours fait tous, leurs efforts pour empêcher les chrétiens d’avoir des relations avec les Juifs. Les conciles de Laodicée et de Carthage, furent obligés d’interdire d’avoir avec les Juifs les moindres rapports, même les plus innocents, 320, après J.-C. Le concile de Nicée défend de manger avec eux.

L’empereur Constantin commença par détruire les synagogues d’Afrique. Constance, son successeur, défendit tout rapprochement entre Juifs et Chrétiens. Tout Chrétien convaincu de relations avec les Juifs, était puni par la confiscation de ses biens et privé de la faculté de tester.
Les Juifs ne purent respirer qu’au moment de l’arrivée des Vandales. Ces derniers étaient Ariens et ennemis des Catholiques ; les Juifs surent servir leurs intérêts politiques et religieux aux dépens de ceux des Catholiques, et pendant un siècle que dura en Afrique la domination vandale, 435 à 534, ils centralisèrent entre leurs mains tout le commerce et l’industrie, réalisant d’immenses fortunes.

Mais en 535, Salomon, général de Justinien, ayant chassé les Vandales, fit expier aux Juifs leur conduite passée ; il convertit leurs synagogues en églises chrétiennes et les força à embrasser le Christianisme. Depuis Justinien jusqu’à la conquête arabe, les Juifs disparaissent, à part quelques tribus réfugiées dans l’Aurès et le Mzab.

A l’événement de l’Islam, des Juifs en grand nombre, chassés de Khaïbar par le Prophète Mohamed (saws), vinrent en Afrique vers 628, où ils avaient été précédés par une immigration de leurs coreligionnaires chassés d’Espagne par Sisebut, Roi des Wisigoths, en 613.
Une nouvelle immigration des Juifs d’Arabie, définitivement expulsés par le khalife Omar eut encore lieu en 719.

A l’arrivée des Arabes en Afrique du Nord, une reine berbère La Kahéna des tribus fédérées sous le nom de Djeraoua, leur fait face. Certains historiens supposent que La Kahéna serait Juive, personnellement, je ne le pense pas, vu d’une part, la position d’infériorité de la femme dans la société juive qui ne lui permettait pas d’accéder à des postes de commandement ainsi que l’impossibilité à la femme juive d’accéder à un poste sacerdotal.

Après la mort de La Kahéna et la domination Arabe de l’Ifriqiya, les Juifs eurent une certaine paix et ils purent s’organiser, sous la protection des Khalifes. Ils créèrent des écoles de médecine et de lettres à Kairouan. Un médecin juif de Kairouan, Ishaq ben Soleïman Israëli, est l’auteur d’un traité des fièvres, ouvrage réédité en 1516, à Leyde, sous le titre : Opéra Isaci.
Les praticiens sortis de l’école de Kairouan se répandaient jusqu’en Europe ; un des plus connus d’entre eux, est le Juif Sédécias, médecin de Charles le Chauve qui fut empoisonné par ce même médecin.

Au gré des possesseurs successifs du pays, les Juifs vécurent en Tunisie avec plus ou moins de bonheur. En 1057, lorsque l’invasion hilalienne s’abat sur l’Afrique du Nord et que Kairouan, centre de la vie juive tunisienne est détruite, les Juifs émigrent en masse et la communauté se disloque. Plus tard, de 1134 à 1150, sous les Almohades, les persécutions contre les Juifs se font très dures entraînant de nombreuses conversions forcées. Il faut attendre l’arrivée des Hafsides, entre le 13ème et le 16ème siècle, plus tolérants, pour voir la communauté juive renaître de ses cendres et s’épanouir.

La première croisade a mené presque à un siècle d'accusations de meurtres rituels contre les juifs en France. Beaucoup d'entre eux ont été brûlés ou attaqués en France. Juste après le couronnement de Philippe Auguste, le 14 mars 1181, le roi a ordonné l'arrestation des juifs un samedi, dans toutes leurs synagogues, et on les a dépouillés de leur argent et de leurs vêtements de cérémonie. En avril suivant, 1182, il a édité un édit d'expulsion, accordant tout de même aux Juifs un délai de trois mois pour la vente de leur propriété personnelle. Les biens immobiliers, maisons, champs, vignes, granges, et pressoirs à vin, ont cependant été confisqués. Les Juifs ont essayé, en vain, de gagner des nobles à leur cause. En juillet, ils furent obligés de quitter le domaine royal de la France ; leurs synagogues ont été converties en églises. Ces mesures successives étaient simplement des moyens de remplir les coffres royaux. Les marchandises confisquées par le roi ont été revendues et la plupart des Juifs sont parti dans leur nouvelle terre d’accueil l’Afrique du Nord et notamment la Tunisie.

En 1290, Le roi Edouard Ier fit arrêter et emprisonner 600 Juifs dans la Tour de Londres. Deux cent soixante dix d'entre eux furent pendus et leurs biens confisqués. Finalement, le roi expulsa tous les juifs et s'empara de leurs maisons et de tous leurs biens tout en leur autorisant à emporter l’argent qu’ils possèdent. Le roi leur fournit des bateaux pour quitter l’île. Sur de nombreux bateaux, l’équipage les dévalise et les jette par-dessus bord. Plusieurs d’entre eux atteignirent la côte africaine et s’installèrent entre Tunis et Alger.

Les Juifs disparaissaient peu à peu et on pouvait entrevoir l’instant très rapproché où les conversions à l’islam et l’exode, allaient débarrasser à jamais l’Afrique de leur présence, lorsqu’en 1391 eut lieu à Majorque, Castille et Aragon, un soulèvement général contre les Juifs, accusés d’avoir empoisonné les fontaines, de s’être approprié la plus grande partie de la fortune publique et d’avoir, en toute circonstance, servi les intérêts des Sarrasins contre la Chrétienté. Nombreuses communauté furent juives massacrées et un nombre considérable de Juifs vint chercher un refuge en Afrique.

Les Juifs d’Afrique du Nord se divisèrent alors en deux groupes, les anciens : porteurs de turbans « baalé hamiçnefeth », les nouveaux, les Espagnols : porteurs de bérets « baalé el kipron ».

En Juillet 1394, le roi de France Charles VI, dit "le Fou", décrète l'expulsion de tous les juifs "sans exception ni privilège". C'est la troisième fois que les juifs sont expulsés de France depuis le début du siècle (1306 et 1322). Ils sont rendus responsables de la famine, de la misère et même de la folie du roi, d'empoisonnement de puits, de collusion avec les lépreux, de propagation de la peste lors de la grande épidémie de 1348, etc .... Les Parisiens les flagellent en place publique. Le roi et la reine de France leur donnent jusqu'au 3 novembre pour regagner les frontières du royaume. Il n'existera plus de communautés juives en France jusqu'au XVIème siècle. Une grande partie des Juifs expulsés sont venus renforcer leurs coreligionnaires en Afrique du Nord, leur nouvelle terre d’exil.

Au mois de Janvier 1492, Ferdinand et Isabelle, plantaient leurs étendards sur les murs de Grenade, après deux ans de siège. Deux mois après leur entrée triomphale à Grenade, les rois catholiques décidèrent le bannissement des Juifs. « C’était pour les Chrétiens, dit Mercier, la conséquence, le complément de la disparition du royaume musulman. L’Espagne reconstituée, unifiée, n’aurait qu’un seul culte, celui du Christ. En même temps cesserait la scandaleuse opulence de ces mécréants dont les richesses entreraient en partie dans la caisse du royaume, par la confiscation ».
Les Juifs essayèrent en vain de détourner l’orage, en offrant une partie de leur avoir. Le 3 mars 1492, fût signé, à Grenade, l’édit d’expulsion. Quiconque, parmi les Juifs, refusait d’entrer dans la religion chrétienne, devait sous trois mois, quitter l’Espagne sans pouvoir jamais y revenir.
Huit cent mille Juifs, reçurent en 1492, l’ordre de quitter l’Espagne avant le 31 juillet, sans espoir de retour. Ils vinrent pour la plupart se réfugier en Afrique du Nord et augmenter d’autant le nombre des membres de la communauté africaine.

Tous ces arrivants juifs en Tunisie au cours du temps furent acceptés dans leur nouvelle terre d’accueil. Les Arabes les laissèrent débarquer, y trouvant un profit momentané ; en effet, chaque immigrant était tenu de payer au débarquement un certain droit fixé à un doublon d’Espagne, environ 26 francs ; d’acquitter en outre des droits d’entrée très élevés sur ses effets et marchandises et de se conformer enfin à l’impôt de capitation, la Djéziah.

A suivre ....

Bibliographie:
- Tunis au 19ème siècle (2ème partie) : Marginalité et mutations sociales - Abdelhamid Larguèche
- Algérie et Tunisie - Alfred Baraudon
- Histoire de l’Afrique Septentrionale (Berbérie) - Depuis les temps les reculés jusqu’à la conquête Française - Ernest MERCIER
- Description de l’Afrique Septentrionale – El Bakri
- Histoire ancienne de l’Afrique du Nord – Stéphane Gsell
- Histoire des établissements et du commerce Français dans l’Afrique Barbaresque (1560-1793) (Algérie, Tunisie, Tripolitaine, Maroc) - Paul MASSON
- Tunis, Description de cette Régence - Dr Louis Frank
- En Tunisie - Albert de la Berge
- Les Européens à Tunis aux XVIIe et XVIIIe siècles - Ahmed Saadaoui
- L'autre à travers le journal La Tunisie Française - Hassan El-Annabi
- Libération ou annexion - Aux chemins croisés de l'histoire tunisienne - Daniel Goldstein

mercredi 20 juin 2007

56- La Révolte d’Abou Yézid, l’Homme à l’Âne (3ème Partie)

Cependant, l’Homme à l’âne, qui avait obtenu quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée et vint, avec confiance, se présenter devant Kairouan ; il attaqua même le camp d’Ismail qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant plusieurs jours avec des alternatives diverses ; enfin le Khalife, ayant reçu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les kharidjites dans le sud.

Abou Yézid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs de Kairouan et couper la roule de cette ville à El Mahdia et à Sousse. Le chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces ; Ibrahim crut, pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses femmes à condition qu’il s’éloigne pour toujours.

L’homme à l’âne accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans.
Mais c’est en vain que le prince Fatimide avait espéré obtenir la paix en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou Yézid fut il rentré en possession de son harem qu’il revint attaquer les Fatimides plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le Khalife résolut alors d’en finir par la force avec ce lâche ennemi. Ayant réuni un corps nombreux de troupes régulières et d’auxiliaires Kétama et Berbères et de l’est, il se mit à leur tête et vint attaquer les Kharidjites qui, en masses tumultueuses, se préparaient à renouveler leurs agressions. Lorsqu’on fut en présence, Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se plaçant au centre avec les troupes régulières et en formant son aile droite avec les contingents de l’Ifriqiya et son aile gauche avec les Kétama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis.

Abou Yézid vint attaquer impétueusement les Berbères de l’aile droite et, les avant mis en déroule, se heurta contre le centre qui l’attendit de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé aux Kharidjites le temps d’épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la tête de sa réserve et force l’ennemi à la retraite. Bientôt les adhérents d’Abou Yézid sont en déroute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille têtes de ces partisans furent, dit-on, envoyées à Kairouan, où elles servirent d’amusement à la lie du peuple.

Ce fut alors qu’Ismaïl traça le plan de la ville de Sabra à un mille au sud-ouest de Kairouan. Cette place, qui devait être la capitale de l’empire Obeidite, reçut le nom de son fondateur : Mansouria (la ville de Mansour). Après sa défaite, Abou Yézid avait en vain essayé de se jeter dans Sbiba. De là, il prit la route de l’ouest et se présenta devant Baghai; cette forteresse, qu’il n’avait pu enlever au début de la campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le siège.
Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kairouan à l’esclavon Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son camp à Saguïet Mems, où il reçut les contingents des Kétama et ceux des cavaliers nomades du sud et de l’est (octobre 946).

Alors commença cette chasse mémorable qui devait se terminer par la chute de l’agitateur. Ismaïl marcha d’abord sur Baghai. A son approche, Abou Yézid prit la fuite à travers les montagnes, vers l’ouest, en passant par Bellezma (12) et Negaous ; il pensait pouvoir résister dans la place forte de Tobna (13), mais le Khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore.
Dans cette localité, Djafer ben Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab, vint apporter des présents à son souverain et lui présenter ses hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait le Mehdi et qu’on avait fait prisonnier dans l’Aurès, à la tête d’une bande. Le Khalife ordonna de l’écorcher vif. « Ainsi faisait-il de tous ceux qu’il prenait », dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de l’écorcheur. D’autres prisonniers eurent les mains et les pieds coupés.

Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d’El Kheir ben Khazer, chef des Mag’raoua, un message amical. Ce prince, allié des Omeyades d’Espagne, avait, au profit de l’anarchie, étendu son autorité jusqu’à Tiharet et exerçait sa prépondérance sur tout le Maghreb central. Jusqu’alors il avait soutenu l’Homme à l’âne, mais la cause de l’agitateur devenait par trop mauvaise, et le chef des Mag’raoua se hâtait de l’abandonner avant qu’elle fût tout à fait perdue.

Abou Yézid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils Ayoub en Espagne pour tâcher d’obtenir une diversion des Omeyades.
En attendant leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins occidentaux du Hodna. Ce pays était occupé par les Beni Berzal, fraction des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grâce à l’appui de ces indigènes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana. Mais le Khalife l’y poursuivit, força les Beni Berzal à la soumission et mit en déroute les adhérents de l’agitateur.

Abou Yézid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et reparut dans le pays des R’omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint l’y relancer, et l’Homme à l’âne chercha en vain à rentrer dans le pâté montagneux de Salat. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa poursuite les troupes Fatimides, qui reçurent, des mains des Houara de Redir, Abou Ammar l’aveugle et un autre partisan qu’ils avaient arrêtés. L’armée du Khalife éprouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par le fait des intempéries que par le manque de vivres, et elle perdit beaucoup d’hommes et de matériel.

Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu par Ziri ben Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour reconnaître sa fidélité, le Khalife le nomma gouverneur de toute la région, au nom des Fatimides, et lui accorda l’autorisation d’achever la ville d’Achir, dont il avait commencé la construction dans le Djebel el Akhdar, pour en faire sa capitale.

Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner quelque temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement perdu la trace d’Abou Yézid, lorsque tout à coup on apprit qu’il était venu, à la tête d’un rassemblement de Houara et de Beni Kemlane, mettre le siège devant Mecila. Ismaïl, qui se disposait à pousser jusqu’à Tiharet, se hâta d’accourir au secours d’Ibn Hamdoun (fin janvier 947).

Bientôt Abou Yézid fut délogé de ses positions : ayant été abandonné par ses partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n’eut d’autre ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana.

Après s’être ravitaillé à Mecila, Ismaïl, en attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s’était réfugié son ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus alliées étant enfin arrivés, l’armée Fatimide attaqua la montagne; le combat fut rude ; mais à force d’énergie, les défilés gardés par les Kharidjites furent tous enlevés et les rebelles se dispersèrent en désordre.
Abou Yézid, entraîné dans la déroute, reçut un coup de lance qui le jeta en bas de son cheval. Ceux, qui le poursuivaient, et en tête desquels étaient, dit-on, Ziri ben Menad, se précipitèrent sur lui pour le prendre vivant ; mais son fils Younès et ses partisans accoururent à son secours, et un nouveau combat acharné s’engagea sur son corps. Les Nekkariens purent enfin emporter leur chef blessé. Un grand nombre de Kharidjites avaient été tués. On décapita tous les cadavres, ce qui valut à cette bataille le nom de journée des têtes.

L’Homme à l’âne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se renfermer dans une citadelle établie sur un piton appelé Tagarboucet (l’arçon). Ismaïl l’y poursuivit, mais le refuge du rebelle était dans une position tellement escarpée qu’il dut renoncer à l’enlever sur le champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador (l’observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commença le Ramadan le vendredi 26 mars 947. Le lendemain, il ordonna l’assaut, mais Abou Yézid, entouré de ses fils s’y défendit avec le courage du désespoir.

En vain les assiégeants s’avancèrent, en traversant des ravins escarpés et en escaladant les roches, jusqu’au pied du dernier escarpement, malgré la grêle de pierres et de projectiles que leur lançaient les assiégés, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les surprit avant qu’ils eussent achevé d’assurer leur victoire. Pendant la nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort, afin qu’elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara, dont les habitations avaient été brulées et les bestiaux enlevés, vinrent le soir même faire leur soumission.
Ismaïl avait pu se convaincre, dans ces journées de luttes, qu’il n’avait pas assez de troupes pour réduire son ennemi. Il demanda des soldats réguliers à Kairouan et, en attendant leur arrivée, s’installa à son camp du Nador. « Tant que je n’aurai pas triomphé de mon ennemi, disait-il, mon trône sera où je campe. » Le Khalife passa ainsi de longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus laissait disponibles à pacifier la contrée.
Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador et l’on donna l’assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou Yézid, ses fils et quelques serviteurs dévoués, s’étaient réfugiés dans une sorte de réduit où ils tenaient encore. On finit par y pénétrer, mais l’agitateur n’y était plus ; il était sorti par un passage secret et fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes, car il était couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore si ceux qui le portaient ne l’avaient laissé rouler dans un ravin profond, d’où il fut impossible de le retirer.

Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l’apportèrent au Khalife, qui l’accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite envers lui ; néanmoins, comme il le réservait pour son triomphe, il fit soigner ses blessures ; mais, quelques jours après, l’Homme à l’âne rendait le dernier soupir (août 947). Son corps fut écorché et sa peau bourrée de paille pour être rapportée à El-Mahdia. Sa chair et les têtes de ses principaux adhérents ayant été salées, furent expédiées à El-
Mahdia. Du haut de la chaire, on y annonça la victoire du Khalife, et les preuves sanglantes en furent livrées à la populace.

La chute d’Abou Yézid fut le dernier coup porté aux Nekkariens. Ayoub et Fadel, fils de l’homme à l’âne, qui avaient pu échapper, tentèrent de rallier les débris des adhérents de leur père. S’étant associés à un ambitieux de la famille d’Ibn Khazer, nommé Mâbed, ils parvinrent à réunir une armée et allèrent attaquer Tobna et même Biskra. Mais le Khalife ayant envoyé contre eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus par les contingents des Sanhadja avec Ziri ben Menad, les agitateurs furent défaits et durent se réfugier dans les profondeurs du désert.

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Ainsi se termina la révolte de l’Homme à l’âne, sous les coups de laquelle l’empire Fatimide avait failli s’écrouler. Abou Yézid, dont on ne saurait trop admirer la ténacité, l’indomptable énergie et même les talents militaires, se laissa, comme beaucoup d’autres, griser par le succès.

Par la seule faute qu’il commit, en ne marchant pas sur El Mahdia après la prise de Kairouan, il perdit à jamais sa cause. Doit-on le regretter ?
Nous n’osons affirmer que son succès aurait été bien avantageux pour l’Afrique.

La question qui pouvait se poser, pourquoi les Zénètes l’ont-ils suivi dans son œuvre ? Étaient-ils convaincus de son dogme ou voulaient-ils se débarrasser des Fatimides qui sont d’origine arabe?.

Pourquoi les Kétama et les Sanhadja se sont-ils associés aux Fatimides alors qu’ils étaient au bout du souffle ? Etaient-ils réellement des tribus d’origine arabes comme l’a souligné Ibn Khaldoun ou étaient-ils des berbères qui avaient eu peur de la domination des Zénètes ?.

(11) Délégation du gouvernorat du Kairouan
(12) Chaine montagneuse de la wilaya de Batna l’algérienne
(13) D’après El Bekri, Tobna, ville algérienne était plus grande que Kairouan même. Ancienne Tubunae, située à 4 kilomètres au sud de Barika, il ne reste plus sur les lieux que des débris de constructions et d’ustensiles.

Source :

1- Précis de l’histoire de l'Afrique SeptentrionalePar Ernest MERCIER - 1868

2- Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 530-542, t. III, p. 201-213.

3- El- Bekri, Ibn-Hammad, El-Kaïrouani, p. 98 et suivantes. Documentssur l’hérétique Abou-Yézid, par Cherbonneau. Revue africaine, n° 78, et collectiondu Journal asiatique.

mardi 19 juin 2007

55- La Révolte d’Abou Yézid, l’Homme à l’Âne (2ème Partie)

Abou Yézid s’installa dans le camp de Meyssour, et, suivant son plan de campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par sa dernière victoire pour marcher sur El Mahdia, il lança ses guerriers par groupes sur les provinces de l’Ifriqiya. Les farouches sectaires portèrent alors le ravage et la mort dans tout le pays, qu’ils couvrirent de sang et de ruines. Parmi les plus acharnés à commettre ces excès, se distinguèrent les Beni Kemlane. L’autorité d’Abou Yézid s’étendit au loin.
Plusieurs places fortes tombèrent en son pouvoir et notamment Sousse, où les plus épouvantables cruautés furent commises.

Ce fut sans doute vers ce moment qu’Abou Yézid envoya à l’Omeyade An-Nasser, Khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le dire, fut fort bien accueillie par la cour d’Espagne. La municipalité de Kairouan avait, dit-on, insisté, pour qu’il la fit. Afin de lui plaire, Abou Yézid avait rétabli dans cette ville le culte orthodoxe.

L’Homme à l’âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain. Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de mendiant pour se vêtir d’habillements princiers et s’entourer des attributs de la royauté. Il allait au combat monté sur un cheval de race. Ce n’était plus l’homme à l’âne. Pendant ce temps, Al-Kaïm occupait ses troupes à couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s’attendait tous les jours à voir paraître l’ennemi sous ses murs. En même temps, il put faire passer un message aux Kétamiens, toujours fidèles, et à leurs voisins les Sanhadja.

Ces derniers accueillirent favorablement sa demande de secours. Leur chef Ziri ben Menad, que des généalogistes complaisants rattachèrent à la filiation du prophète, s’était, ainsi qu’on l’a vu, déclaré l’ami des Fatimides ; la rivalité de sa tribu avec celle des Zenètes Mag’raoua était une raison de plus pour combattre la révolte des Zenètes Kharidjites.
Des contingents fournis par les Kétama et les Sanhadja vinrent harceler les derrières de l’armée nekkarienne, tandis que des forces plus considérables se concentraient à Constantine.

Après être resté pendant 70 jours dans une inaction inexplicable. Abou Yézid vint mettre le siège devant Al Mahdia. Le faubourg de Zouïla tomba en sa possession, à la suite d’une série de combats qui durèrent plusieurs jours, et il s’avança jusqu’à la Meçolla, à une portée de flèche de la ville (janvier 945). Ainsi se trouva réalisée une prédiction attribuée au Mehdi.

Abou Yézid, dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville ne pouvait être enlevée par un coup de main et, ayant établi un vaste camp retranché ans dessus de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il entreprit le siège régulier d’El Mahdia.
Ce fut alors que les Kétama et Sanhadja, pour opérer une diversion, sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à revers, l’armée Kharidjite. Mais, Abou Yézid lança contre eux les Ourfeddjouma (8), sous la conduite de Zeggou el Mezati, et ces troupes parvinrent à les repousser. Ainsi, Al-Kaïm demeura abandonné à lui-même, n’ayant d’autre espoir de salut que dans son courage et sa ténacité.
Abou Yézid pressa le siège, livrant de nombreux assauts à la ville ; les Fatimides, de leur côté, firent de continuelles sorties. L’issue de ces engagements était généralement indécise, car les assiégeants, en raison de la configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs forces et perdaient l’avantage du nombre. L’Homme à l’âne se multipliait, conduisant lui-même ses guerriers au combat et il faillit trouver la mort dans une de ces luttes, ou l’acharnement était égal de part et d’autre.

Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou Yézid les envoyait fourrager dans l’intérieur. Bientôt la famine vint ajouter à la détresse des assiégés, entassés dans El Mahdia, et Al-Kaïm dut se décider à expulser les non-combattants qui étaient venus s’y réfugier lors de l’approche des Kharidjites.
Ces malheureux, femmes, vieillards et enfants furent impitoyablement massacrés par les Nekkariens, qui leur ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles; les bijoux et monnaies qu’ils supposaient avoir été avalés par les fuyards.
Abou Yézid donnait lui-même l’exemple de la cruauté : tout prisonnier était torturé. Les Obeidites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier.
Le siège traînait en longueur ; les Fatimides avaient trouvé de nouvelles ressources, soit dans les magasins d’approvisionnement, soit par suite d’un ravitaillement exécuté par Ziri ben Menad, selon Ibn- Khaldoun (ce qui semble peu probable, à moins qu’il n’ait été opéré par mer).

Dans les premiers jours, des rassemblements considérables de Berbères arrivant du Djebel Nefoussa (9), du Zab, ou même du Maghreb, venaient sans cesse grossir l’armée des Nekkariens. Mais cette armée, par sa composition hétérogène, ne pouvait subsister qu’à la condition d’agir et surtout de piller. L’inaction, les privations ne pouvaient convenir à ces montagnards accourus à la curée. L’Homme à l’âne essayait de les lancer sur les contrées de l’intérieur ; mais à une grande distance, il ne restait plus rien ; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens commencèrent à murmurer ; bientôt des bandes entières reprirent le chemin de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l’immense rassemblement ne tarda pas à se fondre.

Promptement, Abou Yézid n’eut plus autour de lui que les contingents des Houara de l’Aurès (10) et des Beni Kemlane et quelques Beni Ifrene. El-Kaïm profita de l’affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique qui rejeta l’assiégeant dans son camp.
En même temps, des émissaires habiles suscitèrent le mécontentement parmi les derniers adhérents d’Abou Yézid, en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite déréglée étaient indignes de son caractère.

Incapable de résister à une nouvelle sortie et ne pouvant même plus compter sur ses derniers soldats, Abou Yézid se vit forcé de lever le siège au plus vite et d’opérer sa retraite sur Kairouan, en abandonnant son camp aux assiégés. Selon Al-Kaïrouani, trente hommes seulement l’accompagnaient dans sa fuite (août 945).

El Mahdia se trouva ainsi délivrée au moment ou les rigueurs du blocus l’avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps, les vivres étaient épuisées ; on avait dû manger la chair des animaux domestiques et même celle des cadavres. Les assiégés trouvèrent dans le camp Kharidjite des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte. Aussitôt, le Khalife Al-Kaïm reprit l’offensive.
Tunis, Sousse et autres places rentrèrent en sa possession, car la retraite des nekkariens avait été le signal d’un tollé général de la part des populations victimes de leurs excès.

Quant à Abou Yézid, il avait été reçu avec le dernier mépris par les habitants de Kairouan, lorsqu’ils avaient vu sa faiblesse. L’Homme à l’âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des premiers jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple livrée sous laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même temps, des officiers dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui occupaient différents postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage et la désolation dans les campagnes environnantes.

Sur ces entrefaites, Ali ben Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant réuni un corps de troupe, opéra sa jonction avec les contingents des Kétama et Sanhadja et s’avança à marches forcées au secours des Fatimides.
Les garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent à eux. Mais Ayoub, fils d’Abou Yézid, suivait depuis Béja tous leurs mouvements, et, une nuit, il attaqua à l’improviste Ibn Hamdoun dans son camp. Les confédérés, surpris avant d’avoir pu se mettre en état de défense, se trouvèrent bientôt en déroute et les Nekkariens en firent un grand carnage. Ali ben Hamdoun, lui-même, tomba, en fuyant, dans un précipice où il trouva la mort. Les débris de l’armée, sans penser à se rallier, rentrèrent dans leur cantonnement.

Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de Hassen ben Ali, général d’Al-Kaïm, qui avait fait un grand massacre des Kharidjites et de leurs partisans.
Aussitôt après sa victoire, Ayoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur Hassen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec des chances diverses. Ayoub finit cependant par écraser les forces de son ennemi et le couper de Tunis, où les Nekkariens entrèrent de nouveau en vainqueurs. Hassen, qui s’était réfugié sous la protection de Constantine, toujours fidèle, entreprit de là plusieurs expéditions contre tes tribus de l’Aurès.

Encouragé par ce regain de succès, Abou Yézid voulut tenter un grand coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d’un rassemblement considérable, attaquer Sousse, et, pendant plusieurs mois, pressa cette place avec un acharnement qui n’eut d’égal que la résistance des assiégés.

Sur ces entrefaites, un dimanche, le 18 mai 946, le Khalife Aboul Kacem el
Kaïm cessa de vivre à El Mahdia. Il était figé de 55 ans. Avant sa mort, il désigna comme successeur son fils Abou Tahar Ismaïl qui devait plus tard recevoir le surnom d’Al-Mansour (le victorieux). Selon Al-Kaïrouani, Al-Kaïm aurait, un mois avant sa mort, abdiqué en faveur de son fils.

Ismaïl, le nouveau Khalife fatimide, était âgé de 32 ans. C’était un homme courageux, instruit et distingué. Il s’élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la famille Obeidite par la bravoure, le savoir et l’éloquence. Dans les circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de prudence que de décision ; aussi, pour éviter de fournir un nouveau sujet de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la mort de son père. Rien, à l’extérieur, ne laissa supposer le changement de règne.

Sousse était, alors réduite à la dernière extrémité. Le premier acte d’Ismail fut d’envoyer une flotte porter des provisions et un puissant renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub ben Ishak, qui commandaient cette expédition, abordèrent heureusement et, secondés par les troupes de la garnison, vinrent avec impétuosité attaquer le camp des Nekkariens, au moment où ceux-ci se croyaient sûrs de la victoire.
Après une courte lutte, les Kharidjites furent mis en déroute et leur camp demeura aux mains des Fatimides. Sousse était sauvée.

Abou Yézid chercha un refuge à Kairouan, où se trouvaient ses femmes et le fidèle Abou Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposés contre lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile sur le point d’être éclipsée, fermèrent les portes à son approche et refusèrent de le recevoir. Il se retira à Sbiba, suivi seulement de quelques partisans. En même temps, le Khalife Ismaïl, après avoir passé par Sousa, faisait son entrée à Kairouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie générale aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d’Abou Yézid furent respectés, et le prince fit pourvoir à leurs besoins.

La suite : 56- La Révolte d’Abou Yézid, l’Homme à l’Âne (3ème Partie)

(8) Tribu du sud Tunisien
(9) le Djebel Nefoussa s'étend du sud de la Tunisie à l'est de la Libye Certains descendants des kharijites s’y trouvent encore aujourd’hui.
(10) La tribu berbère des Houara occupait jadis presque toutes les plaines qui s'étendent de Tébessa à constantine. Les Henencha, Harkata et Nememcha ne sont autres que leurs descendants.

lundi 18 juin 2007

54- La Révolte d’Abou Yézid, l’Homme à l’Âne (1ère Partie)

Abou Yézid, fils de Makhled ben Kidad El Ifréni (أبو يزيد مخلد بن كيداد), Zénète de la tribu des Beni Ifréne, fraction des Ouargou, avait été élevé à Takious(1), dans le pays de Kastiliya(2).
Il était né, dit-on, à Nefzaoua (selon certaines autres sources au Soudan, du commerce de son père avec une négresse, dans un voyage effectué par Makhled pour ses affaires). Il avait fait ses études à Takious et à Tozeur, où il avait reçu les leçons du Mokaddem (évêque) des Ibâdites Abou-Ammar, l’aveugle. Il s’était ainsi pénétré, dès son jeune âge, des principes de ces sectaires et particulièrement de la fraction qui était désignée sous le nom de Nekkariens(3). C’étaient des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la spoliation sur tous ceux qui n’appartenaient pas à leur secte.
Abou Yézid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais, dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme ardente et d’une énergie invincible. Il possédait à un haut degré l’éloquence qui entraîne les masses.

Dès qu’il eut atteint l’âge d’homme, il s’adonna à l’enseignement, c’est-à-dire qu’il s’appliqua à répandre les doctrines de sa secte, et ses prédications enflammées n’avaient qu’un but : pousser à la révolte contre l’autorité constituée. Il parcourut les tribus Kharidjites en pratiquant le métier d’apôtre, et se trouvait à Tiharet au moment du triomphe du Mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire résolu de la Dynastie Fatimide.

Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans le pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par les magistrats de cette province. Il tenta alors d’effectuer le pèlerinage, mais il ne paraît pas qu’il eût réalisé ce projet, qui n’était peut-être qu’une ruse de sa part pour détourner l’attention.

Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l’année suivante, commençait grouper autour de lui des partisans prêts à le soutenir dans la lutte ouverte qu’il allait entamer.
En 934, il se crut assez fort pour lever l’étendard de la révolte à Takious, mais le souverain Fatimide s’étant décidé à agir sérieusement contre lui, Abou Yézid dut encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua un voyage en Orient.

Après quelques années de silence, il rentrait à la faveur d’un déguisement à Tozeur (938) mais avant été reconnu, il fut arrêté par le gouverneur et jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien précepteur Abou-Ammar, l’aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux instances de deux des fils d’Abou Yézid, nommés Fadhel et Yézid, réunit un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier.

Cette fois, il n’y avait plus à tergiverser et il ne restait à Abou Yézid qu’à combattre ouvertement. Il se réfugia dans le sud chez les Beni Zendak, tribu Zénète, et, de là, essaya d’agir sur les populations Zénètes de l’Aurès et du Zab et notamment sur les Beni Berzal.

Il avait soixante ans, mais son ardeur n’était nullement diminuée, malgré l’âge et les infirmités. Après plusieurs années d’efforts persévérants, il parvint à décider ces populations à la lutte. Vers 912, il réunit ses principaux adhérents dans l’Aurès, se fit proclamer par eux cheikh des vrais croyants, leur fit jurer haine à mort aux Fatimides et les invita à reconnaître la suprématie des Omeyades d’Espagne. Il leur promit en outre qu’après la victoire, le peuple berbère serait administré, sous la forme républicaine, par un conseil de douze cheiks. L’homicide et la spoliation étaient déclarés licites à l’encontre des prétendus orthodoxes, dont les familles devaient être réduites en esclavage.

En 942, Abou Yézid profita de l’absence du gouverneur de Baghaï (4) pour venir, à la tête de ses partisans, ravager les environs de cette place forte.
Une nouvelle course dans la même direction fut moins heureuse, car le gouverneur, qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les poursuivit dans la montagne; mais, s’étant engagé dans des défilés escarpés, il se vit entouré de Kharidjites et forcé de chercher un refuge derrière les remparts de sa citadelle.

Abou Yézid essaya en vain de le réduire ; manquant de moyens pour faire, avec succès, le siège de Baghai, il changea de tactique. Des ordres, expédiés par lui aux Beni Ouacin, ses serviteurs spirituels, établis dans la partie méridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent d’entreprendre le siège de Tozeur et des principales villes du Djérid. Cette feinte réussit à merveille, et, tandis que toutes les troupes des postes du sud se portaient vers les points menacés, Abou Yézid venait s’emparer sans coup férir de Tébessa et de Medjana. La place de Mermadjenna éprouva bientôt le même sort ; dans cette localité, le chef de la révolte reçut en présent un âne gris dont il fit sa monture. C’est pourquoi on le désigna ensuite sous le sobriquet de l’homme à l’âne.

De là, Abou Yézid se porta sur El-Orbos (5), et, après avoir mis en déroute le corps de troupes Kétamiennes qui protégeait cette place, il s’en empara et la livra au pillage : toute la population réfugiée dans la grande mosquée fut massacrée par ses troupes, qui se livrèrent aux plus grands excès. Ainsi, un succès inespéré couronnait les efforts de l’apôtre.

L’homme à l’âne prit alors le titre de Cheikh des Croyants : vêtu de la grossière chemise de laine à manches courtes usitée dans le sud, il affectait une grande humilité, n’avait comme arme qu’un bâton et comme monture qu’un âne.
En présence du danger qui le menaçait, le Calife Fatimide Al-Kaïm bi Amr Allah, sans s’émouvoir, réunit des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes.
Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le commandement en chef à Meyssour. L’esclavon Bochra partit à la tête d’une de ces divisions pour couvrir Béja, menacée par les Nekkariens. Le général Khalil ben Ishak alla occuper Kairouan et Rakada (6), avec le second corps. Enfin Meyssour demeura avec le dernier è la garde d’El-Mehdia.

Abou Yézid marcha directement sur Béja et fi t attaquer de front l’armée de Bochra par un de ses lieutenants nommé Ayoub. Celui-ci n’ayant pu soutenir le choc des troupes régulières, l’Homme à l’âne effectua en personne un mouvement tournant qui livra aux Kharidjites le camp ennemi et changea la défaite en victoire. La ville de Béja fut mise à feu et à sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mêmes furent passés au fil de l’épée, les femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle
victoire eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout, accoururent, sous la bannière d’Abou Yézid, de nouveaux adhérents, autant pour échapper à ses coups que dans l’espoir de participer au butin.

Les Beni Ifrene et autres tribus Zénètes formaient l’élite de son armée. L’Homme à l’âne s’efforça de donner une organisation è ces hordes indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du matériel et des tentes ; quant à lui, il conserva encore la simplicité de son accoutrement.

De Tunis, où il s’était réfugié, Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce général, contraint d’évacuer Tunis, alla se réfugier à Sousse.
L’Homme à l’âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, alla établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de nouveaux renforts, afin d’attaquer le souverain Fatimide au cœur de sa puissance. Les populations restées fidèles à cette dynastie se réfugièrent sous les murs de Kairouan. Le moment décisif approchait.

En attendant qu’il pût investir El Mahdia, Abou Yézid, pour tenir ses troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur les territoires non soumis. Ces partis répandirent la dévastation dans les contrées environnantes et rapportèrent un butin considérable.

Enfin l’Homme à l’âne donna le signal de la marche sur la capitale. En avant de Sousse, l’avant-garde, commandée par Ayoub, se heurta contre Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. Les Kharidjites furent entièrement défaits : quatre mille d’entre eux restèrent sur le champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits à El Mahdia, où le prince ordonna leur supplice.

Cet échec, tout sensible qu’il fût, n’était pas suffisant pour arrêter l’ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et arrivèrent sous les murs de Rakada. A leur approche, les troupes abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kairouan. Après être entré sans coup férir dans Rakada, Abou Yézid se porta sur Kairouan, qu’il investit avec les cent mille hommes dont il était suivi.

Khalil ben Ishak, qui n’avait rien fait pour empêcher l’investissement de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la défendre pendant le siège. Dans l’espoir de sauver sa vie, il entra en pourparlers avec Abou Yézid et poussa l’imprudence jusqu’à venir à son camp. L’homme à l’âne le jeta dans les fers et bientôt le fit mettre à mort, malgré les représentations que lui adressa Abou Ammar contre cet acte de lâcheté. Pressée de toutes parts et privée de chef, la ville ne tarda pas à ouvrir ses portes aux assiégeants (milieu d’octobre 944).

Suivant leur habitude, les Kharidjites livrèrent Kairouan au pillage ; les principaux citoyens, les savants, les légistes étant venus implorer la clémence du vainqueur, n’obtinrent que d’humiliants refus; ils auraient même, selon Ibn Khaldoun, reçu l’ordre de se joindre aux Kharidjites et de les aider à massacrer les habitants de la ville et les troupes Fatimides.

On dit qu’en faisant son entrée dans la ville, Abou Yézid criait au peuple: « Vous hésitez à combattre les Obeidites (7) ? Voyez cependant mon maître Abou Ammar et moi ; l’un est aveugle, l’autre boiteux : Dieu nous a donc, l’un et l’autre, dispensés de verser notre sang dans les combats, mais nous ne nous en dispensons pas ! ».

Dans toute cette première partie de la campagne, les généraux fatimides semblent avoir lutté d’incapacité, en se laissant successivement écraser sans se prêter aucun appui. Après la chute de Kairouan, Meyssour, sortant de son inaction, vint, à la tête d’une nombreuse armée, attaquer le camp des Kharidjites. La bataille eût lieu au col d’El-Akouïne, en avant de la ville sainte, et elle parut, d’abord, devoir être favorable aux Fatimides, lorsque le contingent de la tribu Houaride des Beni Kemlane de l’Aurès, transportée quelques années auparavant dans l’Ifriqiya, passa dans les rangs Kharidjites et, se retournant contre les troupes Fatimides, y jeta le désordre, suivi bientôt de la défaite. Meyssour reçut la mort de la main des Beni Kemlane qui portèrent sa tête au chef de la révolte. Les tentes et les étendards obeidites tombèrent aux mains des Nekkariens. La tête de Meyssour, après avoir été traînée dans les rues de Kairouan, fut envoyée en Maghreb avec la nouvelle de la victoire.

La Suite : 55- La Révolte d’Abou Yézid, l’Homme à l’Âne (2ème Partie)

Remarques personnelles :
(1) Takious ou Taguïous est située à environ 10 km de Tozeur du côté de Ouled Majed du côté de l’est, il ne reste plus d’elle que quelques vestiges épars dans les Oasis et au flanc de la montagne. Elle se situe juste à côté de Deguech
(2) Kastiliya : Actuel Djérid
(3) Nekkariens : « النكار « c’est une secte à part auquelle il faudrait peut être réservé toute une note. Se sont un groupe d’Ibadites constitué de Abdallah Ibn Abdelaziz, Abou Maarouf Choayb, Abou Moarrekh Amrou ben Mohamed, Hatem ben Mansour et Abdallah ben Zid El Fazari qui se sont séparés de leur maitre Abou Oubayda Moslem Ibn Abi Karima en raison de leurs divergences théologiques.
Ils ont commencé leur aventure comme étant un groupe politique d’opposition aux Ibadites. Le côté spirituel de cette secte s’était développé au sein de ses dissidents à la Bassora.
(4) Ville historique située en Algérie dans la Wilaya de Kenchela
(5) El-Orbos connue aussi sous le nom de Laribus située juste à côté de la ville de Dahmani en Tunisie
(6) Ville située à côté de Kairouan
(7) Les Fatimmides sont appelés aussi Obeidites par référence au fondateur de cette dynastie Obeyd Allah Al Mahdi.

Source :
1- Précis de l’histoire de l'Afrique Septentrionale
Par Ernest MERCIER - 1868
2- Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 530-542, t. III, p. 201-213.
3- El- Bekri, Ibn-Hammad, El-Kaïrouani, p. 98 et suivantes. Documents
sur l’hérétique Abou-Yézid, par Cherbonneau. Revue africaine, n° 78, et collection
du Journal asiatique.

vendredi 11 mai 2007

53- Prise de Tunis par Barberousse 1534

La dynastie des Hafsides régnait à Tunis depuis trois siècles. En 1525, le roi Moulay Mohammed étant mort, un de ses fils, Moulay Hassan, bien qu’il ne fût pas l’aîné de la famille, monta sur le trône, au mépris du droit de ses frères et grâce aux intrigues de sa mère, femme ambitieuse, qui nourrissait ce dessein depuis longtemps.
Le premier soin de Moulay Hassan fut de faire étrangler ceux de ses frères dont il craignait quoique révolte. Le prince Rachid, l’un d’eux, parvint à s’échapper et s’enfuit à Alger auprès de Khair-Eddine Barberousse, dont il implora la protection.
Khair-Eddine était alors sur le point de partir pour Constantinople ; il emmena le prince en le comblant de promesses et de marques de respect. Arrivé à Constantinople, il proposa au Sultan de se servir de ce malheureux pour conquérir, au profit de l’empire, le royaume de Tunis. Sulaiman adopta son plan. Une flotte formidable fut armée sous la direction de Khair-Eddine, et l’on eut soin de répandre le bruit que le but de cet armement était d’établir sur le trône da Tunis le prince Rachid. Mais, au moment où cette flotte se disposait à appareiller, Rachid, qui jusque-là avait gardé une foi entière dans les promesses de ses deux puissants patrons, se vit traîtreusement arrêté par leurs ordres, puis jeté dans une prison, où il termina ses jours.

Il esiste plusieurs texte sur le prise de Tunis par Barberousse, je vous invite à lire cette version racontée par le Prêtre Juan De Iribès qui était à Tunis lors de ces événements :

Le 11 juin 1534, deux galiotes turques se présentèrent à l’entrée de la Goulette ; elles apportaient une lettre du Sultan pour le roi de Tunis Moulay Hassan ; mais, celui-ci ne voulut pas permettre aux galiotes de pénétrer dans le port. Les Turcs indignés jetèrent sur le rivage la lettre du Grand-Seigneur, et le 13 ils remirent à la voile.

Le 4 août 1534, les habitants de la ville de Bône se révoltèrent et tuèrent le commandant de la Kasbah. Le 9 du même mois, le roi Moulay Hassan fut avisé de cette rébellion, et le 12 il fit partir 400 cavaliers et 250 arquebusiers pour rétablir l’ordre.
Trois jours après, dans la nuit du 15, on vit passer en mer un grand nombre de voiles. Le matin, cette nouvelle se répandit dans Tunis, et le roi, croyant que c’était l’armada des chrétiens, jura par la tête de son père que, si elle osait s’approcher de Tunis, il ferait couper la tête à tous les chrétiens qui se trouvaient dans la ville ; mais on sut bientôt que cette flotte était celle de Barberousse, qui venait de s’emparer de Bizerte. Alors, le roi de Tunis, bien autrement alarmé, se mit à courir les rues, implorant le secours des habitants et leur disant : « Je suis votre père, et vous êtes mes enfants. » Mais le peuple, qui n’aimait pas le roi, ne remua pas.

Le lendemain, Barberousse vint à la Goulette. Moulay Hassan, qui, accompagné de sa mère, chercha un refuge au milieu des Arabes, et un mouvement insurrectionnel éclata après son départ provoqué par des mensonges diffusés par Barberousse.
Ce dernier avait fait répandre le bruit qu’il amenait avec lui, sur sa galère, Moulay Rachid, frère du roi, le fils de la Négresse, comme on l’appelait à Tunis.
La nouvelle de son retour détermina les principaux de la ville à se rendre à la Goulette, auprès de Barberousse ; mais il se trouva que cette nouvelle était fausse.
Comprenant qu’ils étaient joués, les Tunisiens envoyèrent dire secrètement à Moulay Hassan qu’il pouvait revenir, et que tous ils se réuniraient à lui, pour l’aider à chasser les Turcs.

Le 18 Août 1534, Barberousse se présenta de bonne heure, dans la matinée, devant la porte d’Al-Djazira avec 4,500 hommes ; au même moment, Moulay Hassan arrivait dans le faubourg opposé, suivi de 4,000 cavaliers arabes. Les Tunisiens avaient pris les armes et se rassemblaient tumultueusement, appelant le roi à grands cris ; mais les Arabes ne voulurent pas accompagner plus loin Moulay Hassan, et s’arrêtèrent dans le faubourg. Le roi entra seul dans la ville où les Turcs venaient de pénétrer par l’autre porte.

Pendant toute la journée, on se battit dans les rues. D’abord, les habitants eurent l’avantage. Plusieurs Turcs isolés furent massacrés, et les autres refoulés dans la citadelle que les Tunisiens pressaient de toutes parts. Le lendemain, Barberousse ordonna une nouvelle sortie : 1800 renégats et janissaires se précipitèrent dans la ville; leurs escopettes firent merveille et les Tunisiens s’enfuirent en désordre. Poursuivant leur victoire à travers les rues, les Turcs pénétrèrent dans les maisons et tuèrent tous ceux qui s’y trouvaient : 2000 Maures, hommes, femmes et enfants succombèrent dans cette triste journée. Enfin, les habitants se soumirent à Barberousse et le reconnurent pour roi.

Pendant que ceci se passait dans la ville, au-dehors Moulay Hassan, qui avait rejoint les Arabes, se trouvait dans un grand danger. Voyant que les Turcs étaient les plus forts, ses sauvages auxiliaires voulurent le livrer à Barberousse, et ce ne fut pas sans peine que Moulay Hassan parvint à leur échapper.

Le 24 août, il arriva à Tunis un ambassadeur nommé Louis Flouri (1), secrétaire dit Dauphin et docteur dans l’un et l’autre droit. Cet envoyé venait de Constantinople. Barberousse le reçut avec de grands honneurs, le combla de présents, et, après avoir longuement conféré avec lui, le fit conduire à Marseille. Un de ses principaux officiers accompagna l’ambassadeur (2).

Le 17 octobre, on apprit à Tunis que le Pacha Ibrahim avait battu le Soufi de Perse. Barberousse ordonna à cette occasion de grandes réjouissances qui durèrent quatre jours et quatre nuits. Après ces fêtes, il y eut une terrible sédition des janissaires qui réclamaient leur solde. Ils voulaient tuer Barberousse, qui fut même obligé de se cacher ; mais celui-ci les fit payer, et tout se calma.

Le 28 novembre, nouvelle mutinerie des Turcs, 400 soldats sortirent de la ville, disant qu’ils allaient rejoindre Moulay Hassan. Barberousse ordonna à ses renégats de les poursuivre. 180 des mutins furent tués, et sept ou huit, qui avaient été faits prisonniers, pendus aux créneaux de la citadelle. Les autres, au nombre de 260, se sauvèrent dans la campagne.

Les troupes de Barberousse, se composent de 1800 janissaires, 6500 Grecs, Albanais et Turcs et 600 renégats, la plupart Espagnols. Quant à la flotte, lorsque Barberousse se présenta devant Tunis, elle était forte de 84 galères; mais, six sont retournées à Constantinople, dix autres ont été envoyées à Alger, quinze à Bône et quinze à Bizerte ; par ordre de Barberousse, dix-huit ont été aussi désarmées, de sorte que vingt seulement, avec sept grands navires amenés de l’île de Djerba par Sinan (3), tiennent la mer et croisent devant la Goulette.

S’il faut en croire Juan de Iribés, Barberousse, pendant son séjour à Tunis, commit de grandes cruautés, faisant couper des têtes et torturer les principaux habitants pour leur extorquer de l’argent(4).


(1) Jean de la Forest (et non Louis), gentilhomme d’Auvergne et bailli de l’ordre de Malte. Ce titre, ainsi que son nom, ont donne lieu chez les historiens contemporains à de singulières confusions. Sandoval l’appelle Forestio, de la Floresta. Marmol en fait même un prêtre florentin.

(2) Les détails que donne Juan de Iribès sur les pérégrinations de l’envoyé français et sur le projet d’alliance qu’il avait mission de conclure entre le Grand-Seigneur, le roi de France et le pape Clément VII sont très curieux.
Ledit ambassadeur fut envoyé par le roi de France et par le pape Clément VII au Grand-Turc à Constantinople.
Ledit Turc ne fit à peine cas du document et le remit à Barberousse en lui disant que ce qu’il faisait, il le considèrerait comme bien et avec cela il revint à Barberousse qui le reçut avec grande joie, et la capitulation qu’il apportait était que Barberousse devait aller tout droit à Marseille et là bas il devait recevoir les galères du roi de France et avec celles-ci et sa flotte, par mer, il devait aller sur Gênes et le Dauphin de France par terre ; et de cette façon le pape Clément devait aller avec son armée sur le duché de Urbino. Gênes détruite l’armée française devait aller sur Milan et Barberousse devait venir détruire l’île de Sicile.
Barberousse sut la nouvelle que le pape étant mort ou allait mourir s’en retourna vers la Berbérie et gagna Tunis ; et le susdit ambassadeur comme je l’ai dit, partit pour ladite ville et là firent un nouvel accord et capitulation que, pour le début de cet été le roi de France livrera à Barberousse XXX galères armées afin que avec elles et sa flotte il aille contre Gênes et la Sicile et même quelques-uns disent que Barberousse fera l’assaut jusqu’à Grenade.
(Jusqu’à mon départ de Tunis, je crois que Barberousse n’a pas eu de réponse dudit ambassadeur, et le Turc qui est allé avec lui à Marseille n’est pas revenu.)

(3) Intrépide lieutenant de Khair-Eddine, qui devint plus tard si célèbre. Exempt de la plupart des vices trop communs parmi les capitaines turcs, il se montrait doux avec les esclaves et plein de pitié pour les malheureux. C’était le meilleur corsaire de son temps.

(4) Barberousse a coupé la tête à onze hommes parce qu’ils ne voulaient pas lui donner autant d’argent qu’il en demandait. Il ordonna aussi que sept hommes importants aillent faire obédience au grand-Turc et ensuite quand ils étaient dans les galères, il les fit martyriser toujours pour leur prendre de l’argent et ensuite ils les pendirent et les jetèrent à la mer avec chacun la corde au cou.

jeudi 26 avril 2007

52- Moulay Hassan : le Roi Efféminé de Tunis (1533)

Le capitaine Espagnol Ochoa d’Ercilla a été longtemps prisonnier du roi de Tunis, et, à peine arrivé à Tolède, il s’empresse communiquer les observations qu’il a recueillies pendant sa captivité.

« La ville de Tunis, dit-il, qui n’a qu’une mauvaise enceinte, sans fossés ni parapets, compte à peine 6,000 habitants. Elle était plus peuplée autrefois ; mais aujourd’hui elle est comme abandonnée ; beaucoup de maisons tombent en ruines. La Kasbah, entourée d’un mur en meilleur état que celui de l’enceinte de Tunis, est située dans la partie haute de la ville ; elle couvre une étendue assez considérable. La population des deux faubourgs, composée de Maures et d’Arabes, s’élève à 14.000 âmes ; elle a diminué comme celle de la ville. Le roi ne réside jamais dans l’un ou l’autre faubourg, car il est fort mal vu des habitants, qui ne lui obéissent que lorsqu’ils y sont contraints par la force.

On ne trouve dans la ville et dans les faubourgs aucune artillerie. Dans la kasbah, il y a un gros canon que le roi a fait fondre l’année dernière, deux autres pièces plus petites, une demi-couleuvrine et quatre sacres que les Maures de Tunis appellent cristianiscos, parce qu’ils ont été pris sur les chrétiens ; mais toute cette artillerie n’a ni trains, ni affûts, et je n’ai jamais vu, pour avoir soin de ces pièces et pour les servir, que quatre artilleurs (lombarderos), deux chrétiens et deux renégats. »

………………………………………………………………………

« Le roi de Tunis, Moulay Hassan, est un homme de trente cinq ans environ, bien fait, plus blanc que noir (mas blanco que negro), mais efféminé, ne s’occupant que de ses plaisirs, et tellement vicieux dans sa manière de vivre, qu’il n’est pas possible de le dire. Il habile rarement la ville et passe la plus grande partie de son temps dans ses nombreuses maisons de plaisance, chassant au faucon ou chantant et pinçant de la guitare au milieu de ses femmes. On dirait un coq au milieu des poules .
Il a 300 esclaves chrétiens pour le servir, sans compter ses Arabes et 24 eunuques noirs. Il dépense beaucoup d’argent, et on ne sait pas comment il peut faire, car on m’a assuré que ses revenus ne s’élèvent guère qu’à 150,000 doblas (1).

Le capitaine Ochoa parle ensuite de certains chrétiens qui habitent Tunis, los Rebatines, comme il les appelle.
« On sait que les rois de Tunis et les autres souverains du Maghreb entretenaient à leur service des hommes d’armes chrétiens. On trouve à ce sujet des détails intéressants dans certains traités conclus avec les rois d’Aragon. Les anciennes chroniques parlent aussi d’un noble vénitien, nommé Francesco Zuliani, qui fit longtemps la guerre en Afrique avec un corps de cavaliers pour le compte d’un roi de Tunis. Voici comment l’historien Ibn Khaldoun explique la présence des soldats chrétiens dans les armées africaines : « Les rois du Maghreb, dit-il, ont pris la coutume d’enrôler des troupes franques ; ils le font, parce que leurs compatriotes, en combattant, feignent toujours de fuir, puis, se retournant, reviennent fondre sur l’ennemi ; les Francs, au contraire, combattent en restant inébranlables à leur poste. »

« Les Rabatins de Tunis, dit Marmol, ainsi appelés parce qu’ils habitaient un des faubourgs de la ville (Rabat), descendaient de ces chrétiens musarabes que Jacob Almansor, de la lignée des Almohades, avait fait venir d’Espagne pour la garde de sa personne et pour s’en servir à la guerre. Passant par Tunis, il en laissa quelques-uns au gouverneur de ce royaume. Les Rabatins, tous gentilshommes, étaient fort riches et fort vaillants, et les rois en faisaient grand état, parce qu’ils s’opposaient à la furie des Arabes, Lorsque Charles-Quint s’empara de Tunis, ils entrèrent à son service, repassèrent en Europe avec lui; et se répandirent en divers endroits, où il leur donna quelques appointements. » »

(1) monnaie castillane d'or.

Source : L’occupation Espagnole en Afrique (1506-1574)
A. Jourdan, Libraire-Éditeur- Edition 1875

mardi 10 avril 2007

51- Tunis racontée par Al Bakri en 1068 JC (4ème partie)

De Tunis à Carthadjenna (Carthage) y a une distance de douze milles. On dit que cette dernière ville fut bâtie par Didon, roi contemporain de David (père de Salomon), et que, entre l’époque de sa fondation et celle de la ville de Roumiya (Rome), il y avait un intervalle de soixante et douze ans.

Celui qui entrerait dans Carthage tous les jours de sa vie et s’occuperait seulement à y regarder, trouverait chaque jour une nouvelle merveille qu’il n’aurait pas remarquée auparavant. Cette ville est située si près de la mer que la muraille est baignée par les vagues. Le mur qui l’entourait avait une étendue de quatorze mille coudées.

Le monument le plus merveilleux de Carthage c’est la liaison de divertissement, que l’on nomme aussi Thîater (théâtre). Elle se compose d’un cercle d’arcades soutenues par des colonnes et surmontées par d’autres arcades semblables à celles du premier rang. Sur les murs de cet édifice, on voit les images de tous les animaux et des gens qui s’adonnent aux métiers. On y distingue des figures qui représentent les vents: celui de l’orient a l’air souriant; celui de l’occident, un visage renfrogné.

Le marbre est si abondant à Carthage que, si tous les habitants de l’Ifriqiya se rassemblaient pour en tirer les blocs et les transporter ailleurs, ils ne pourraient pas accomplir leur tâche. On y voit aussi la Moallaca (suspendue), château d’une grandeur et d’une hauteur énormes; il se compose de voûtes en plein cintre, à plusieurs étages.
Vers l’occident de cet édifice, qui domine la mer, est le château connu sous le nom de Thîater, le même qui renferme la liaison de divertissement dont nous venons de parler; il a beaucoup de portes et de soupiraux, et se compose de plusieurs étages. Au-dessus de chaque porte on remarque l’image d’un animal en marbre, et des figures qui représentent les artisans de toutes les classes.

Indiquons encore le château nommé Coumech (cirque), qui est aussi à plusieurs étages appuyés sur des colonnes de marbre d’une grosseur et d’une hauteur énormes. Sur le chapiteau d’une de ces colonnes douze hommes pourraient s’asseoir, les jambes croisées, et avoir au milieu d’eux une table pour y manger ou pour y boire. Elles sont cannelées, blanches comme la neige et brillantes comme du cristal; quelques-unes restent encore debout, les autres sont tombées par terre.

On y remarque aussi une grande voûte dont l’extrémité échappe aux regards et qui renferme sept vastes réservoirs, nommés Mouadjel echaytan (les citernes des démons); ils contiennent une eau très ancienne qui y est restée depuis un temps immémorial.

Dans le voisinage du château de Coumech est une prison obscure, formée de voûtes posées les unes sur les autres, et dont l’entrée inspire l’effroi. On y trouve des cadavres qui conservent encore leur forme primitive, mais qui tombent en poussière aussitôt qu’on les touche. Le port était situé dans l’intérieur de la ville, et les navires y entraient voiles déployées; mais il n’est plus maintenant qu’un marais saumâtre.

Sur la hauteur qui le domine, on voit un château et un ribat nommé Bordj Abi Soleiman (la tour d’Abou Soleiman.). Au centre de la ville est un grand bassin entouré de mille sept cents arcades, dont une partie est restée debout jusqu’à nos jours. Les eaux d’Aïn Djocar (9), source située à quelques journées e distance, arrivaient à ce réservoir; elles coulaient vers Carthage par un grand canal qui passait tantôt sous terre, et tantôt sur des rangs d’arcades placés les uns sur les autres et s’élevant jusqu’aux nuages.
Obeid Allah Al Fatimi, ne buvait pas d’autre eau que celle d’Aïn Djocar; il s’en faisait venir, tous les jours, la charge d’un certain nombre de bêtes de somme.

On voit à Carthage deux châteaux nommés Al Okhtayne (les deux sœurs), qui sont entièrement construits en marbre et de la manière la plus solide; ils se composent de blocs qui s’emboîtent les uns dans les autres. Un ruisseau qui vient du côté du nord, et dont la source est inconnue, arrive jusqu’à ces édifices par un conduit, et va se décharger dans la mer. Sur ses bords on a établi des norias (roues à godet) pour fournir de l’eau aux villages (qui occupent l’emplacement) de Carthage.

Dans cette ville, on remarque plusieurs colonnes encore debout, dont la partie qui n’est pas cachée dans le sol a une hauteur de quarante coudées. Elles servaient à soutenir une voûte construite en pierre ponce, substance assez légère pour flotter sur l’eau. On y voit aussi une coupole d’une telle hauteur qu’un archer ne saurait en atteindre le sommet avec une flèche lancée de toute sa force. L’aire de cet édifice est en mosaïque et a cinquante coudées tant en longueur qu’en largeur.

Aujourd’hui les ruines de Carthage sont couvertes de beaux villages, riches et bien peuplés. Les diverses espèces de fruits que l’on y recueille sont d’une excellente qualité et ne sauraient être surpassés.

9- La position de cette source est bien connue: elle est à trois lieues sud-ouest du mont Zaghouan et à douze lieues de Tunis.

lundi 9 avril 2007

50- Tunis racontée par Al Bakri en 1068 JC (3ème partie)

La mosquée de la ville de Tunis est très élevé et domine la mer; aussi une personne assise dans l’intérieur de l’édifice peut voir très facilement les bateaux qui vont et qui viennent. On monte à cette mosquée, du côté oriental, par un escalier de douze marches.

A Tunis les bazars sont très nombreux et renferment des marchandises dont l’aspect remplit le spectateur d’admiration. On compte dans la ville quinze bains et beaucoup de caravansérails qui s’élèvent à une grande hauteur.
Les portes de toutes les maisons sont encadrées de beau marbre; chaque montant est d’un seul morceau; un troisième morceau, placé sur les deux autres, forme le linteau. De là vient le dicton: “A Tunis, les portes des maisons sont en marbre (rokham); mais à l’intérieur tout est couvert de suie (sokham).”

Tunis est un grand centre d’études; on y cultive surtout la jurisprudence, et plusieurs natifs de cette ville ont rempli les fonctions de grand cadi de l’Ifriqiya. Malgré cette particularité, qui lui fait tant d’honneur, Tunis s’est toujours distinguée par la fréquence de ses révoltes contre les souverains de l’Ifriqiya et par sa promptitude à résister aux ordres de ses gouverneurs; plus de vingt fois elle s’est mise en insurrection.

Du temps d’Abou-Yazid, les habitants eurent à subir une dure épreuve: le massacre, la captivité et la perte de leurs biens.

On fabrique dans cette ville des vases d’argile nommés rihïia (aériennes), qui servent à contenir de l’eau; ils sont d’une blancheur éclatante et minces au point d’être presque diaphanes. On ne trouve rien de comparable dans aucune autre ville ou région de la terre.

Tunis est une des plus illustres villes de l’Ifriqiya et des plus riches en excellents fruits; il y a surtout une amande que l’on nomme frik (friable), parce que la coque en est si mince qu’on peut la briser en frottant l’un de ces fruits contre l’autre; on peut même l’écraser avec la main. Presque toujours on trouve deux noyaux dans chaque coque, ce qui ne les empêche pas d’être très gros et très agréables au goût.
Citons encore la grenade tendre, dont les grains ne renferment pas de pépins, et ce fruit, rempli de suc, est d’une douceur parfaite; le gros citron, d’un goût délicieux, d’une odeur agréable et d’un aspect séduisant; la figue nommée el-kharemi, qui est noire, grande, mince de peau, pleine d’un suc mielleux, et, presque toujours, sans graines; le coing, qui n’a pas de pareil pour la grosseur, la douceur et le parfum; les jujubes fines, grandes comme des noix; l’oignon nommé el-callaouri (le calabrien), grand comme une orange, de forme allongée, â peau mince, très juteux et d’un goût franc et parfait.

Le poisson est très-abondant à Tunis et on y trouve plusieurs espèces qui ne se rencontrent pas ailleurs. Chacune d’elles fréquente alternativement la mer de Tunis pendant l’un des mois de l’année chrétienne; puis elle disparaît tout à fait jusqu’au même mois de l’année suivante. Ce changement permet aux habitants de Tunis de se livrer aux jouissances du goût sans interruption et sans éprouver de la satiété. Ces espèces servent aussi à faire des salaisons qui se conservent pendant plusieurs années sans rien perdre ni de leur forme, ni de leur bonne saveur. Dans le nombre, nous pouvons citer l’âbanec, l’octobrien (8), l’achbarus
(sparus), le menkous (ombrine) et le bacounis; on connaît le dicton populaire: Sans le bacounis, point de révolte à Tunis.

8- Le poisson qui, de nos jours, paraît en octobre dans le golfe de Tunis, s’appelle chelba: c’est une espèce de dorade.

samedi 7 avril 2007

49- Tunis racontée par Al Bakri en 1068 JC (2ème partie)

A l’est de la ville de Tunis est un grand lac qui a vingt-quatre milles de circuit; au milieu se trouve une île nommée Chekla (Chikli), qui produit du fenouil et qui renferme les restes d’un vieux château.
Cette île a environ deux milles de circuit. D’après les dispositions qui furent adoptées, l’arsenal de Tunis touchait au port et le port au lac, lequel communique avec la mer. Sur le bord du port on voit une mosquée appelée la mosquée Abdallah et, au sud du port, un château construit en pierre d’une manière très solide.

Au nord du port s’étend une clôture de pierre semblable à une muraille. Pour entrer au port, les navires doivent passer entre la muraille du château et celle-ci (la Goulette actuelle); une chaîne de fer, que l’on peut tendre à travers ce passage, empêche, au besoin, les bâtiments d’y pénétrer et d’en sortir.
Ce château s’appelle Kasr Esselsla “le château de la Chaîne.”

Au sud de cet édifice on voit deux citernes que les souverains aghlabides tenaient remplies de poissons, après y avoir fait introduire les eaux de la mer.
Nous avons dit ailleurs que l’arsenal fut bâti par Obeid-Allah ibn el-Habhâb; mais il est possible que l’auteur de ce renseignement ait voulu dire qu’Obeid-Allah avait réparé les murs et augmenté les fortifications de cet édifice.
Depuis lors Tunis n’a jamais cessé de nourrir une population considérable et d’envoyer des navires musulmans sur les côtes du pays des Roums, afin d’y porter le ravage et la dévastation.

Située au pied d’une colline appelée Djebel Omm Amr (Djabel Ammar actuel), Tunis est entourée d’un fossé qui la rend inabordable. Elle a cinq portes, dont l’une, celle qui porte le nom du péninsule de Cherik (le nom d’un des compagnons d’Okba) regarde le midi et donne passage aux voyageurs qui se rendent à Kairouan.
Vis-à-vis s’élève le Djebel Ettouba (2), haute montagne qui n’offre pas la moindre trace de végétation et dont la cime est couronnée par un château fort (3) qui a vue sur la mer. A l’orient de ce château est une porte cintrée par laquelle on entre dans une caverne nommée El Machouc (4); et à l’occident du même château on voit une source d’eau.

Le Djebel Essayada (5) située à l’occident du Djebel Ettouba, est couvert de villages, d’oliviers, d’arbres fruitiers et de champs cultivés. On y remarque sept réservoirs voûtés, ayant tous la même dimension.
A l’occident de cette montagne on voit une chaîne de collines bien cultivées qui s’étendent jusqu’à l’endroit nommé El Melab. On y a planté des arbres fruitiers et une grande variété d’arbustes odoriférants.

A l’Orient de Tunis se trouve le port, le lac dont nous avons parlé et un marais salant. Du même côté est la porte de Carthage (Bab Carthadjenna); entre elle et le fossé (qui entoure la ville) on remarque un grand nombre de jardins et plusieurs puits surmontés de machines hydrauliques; aussi cet endroit porte-t-il le nom de Sewani al-Merdj (les machines hydrauliques du marais).

Au nord de la ville est le Bab Sakaine (la porte des porteurs d’eau), ainsi nommée parce que ces gens fréquentent un puits (bîr) qui en est vis-à-vis et qui se nomme Bîr Abi’l-Kifar. L’eau de ce puits est très abondante, parfaitement douce et limpide.

De ce côté de la ville on voit plusieurs châteaux construits par les Aghlabides, et quelques jardins plantés en arbres fruitiers et en plantes aromatiques. Cette localité touche au pied d’une montagne aride qui porte le nom d’Abou Khafadja (6) et dont la cime est couronnée par les ruines d’un ancien édifice.

Dans le voisinage du Bab Artah, porte qui est située à l’occident de la ville, il y a un cimetière nommé Makbera Souk al-Ahad (le cimetière du marché du dimanche). Entre cette porte et le fossé (qui entoure la ville) est un grand amas d’eau que l’on appelle Ghdir El Fahamine (l’étang des charbonniers).

Au milieu du Rbadh El Mardha (le faubourg des malades, des lépreux), qui est à l’extérieur de la ville, se trouve une grande saline (7) d’où les habitants de Tunis et des lieux voisins tirent leur approvisionnement de sel.

2- Djebel Djellaz actuel
3- Actuel Bordj Ali Rayes
4- Peut être el-maachouk, celle qui a été utilisée par le Marabout Echadly pour ses méditations
5- Possible Djebel Djeloud actuel
6- Actuel Belvédère
7- Lac Sedjoumi

vendredi 6 avril 2007

48- Tunis racontée par Al Bakri en 1068 JC (1ère partie)

Hassan ibn en-Nôman marcha jusqu’à Aratar (1) et livra un combat aux Roums dans la plaine de Tunis. Alors ils le prièrent de ne pas entrer de force chez eux, et ils s’engagèrent à lui payer le kharadj et à fournir des montures, en nombre suffisant, pour lui et pour ses compagnons. Il accepta cette proposition.
Les Roums avaient alors plusieurs navires qu’ils tenaient tous prêts auprès de la porte des femmes (Bab en-Niça); aussi s’empressèrent-ils de s’y embarquer avec leurs familles et leurs trésors, et de s’enfuir pendant la nuit. Hassan étant entré dans la ville, qu’ils venaient d’abandonner, la saccagea et la livra aux flammes. Il y construisit une mosquée et y laissa un détachement de musulmans.

La supercherie employée par le seigneur de Carthadjenna “Carthage” pour tromper Hassan ibn en-Noomane fut analogue à celle que nous venons de raconter: les Roums s’enfuirent de la place, mais Mornac, le gouverneur, y resta avec sa famille. Hassan reçut alors de lui un message ainsi conçu: “Si tu veux faire un traité avec moi et mes enfants, tu me concéderas certaines terres que je te désignerai; alors j’ouvrirai une des portes de la ville afin que tu puisses y entrer et surprendre tous ceux qui s’y trouvent.”

Hassan donna son consentement, et Mornac lui demanda la concession de tous les établissements situés dans la plaine qui sépare les deux montagnes (baïn el-djeblaïn) et que l’on nomme encore Fahs Mornac “la plaine de Mornac”.
Ces établissements consistaient en trois cent soixante villages. Hassan, s’étant ainsi fait ouvrir la porte de la ville, y entra et ne trouva personne, excepté le gouverneur et sa famille. Il remplit toutefois la condition à laquelle il s’était engagé, puis il s’en retourna à Kairouan.

Les Roums, vinrent alors avec leurs navires afin d’attaquer les musulmans qu’on avait laissés dans la ville de Tunis. Ils tuèrent, pillèrent et emmenèrent en captivité tous ceux qui s’y trouvaient. Les musulmans n’avaient pas d’asile où ils auraient pu se retrancher, parce qu’on les avait laissés sous la tente.

A la réception de cette nouvelle, Hassan partit pour Tunis: et ordonna à une quarantaine de ses Arabes, gens de haute naissance, de se rendre en mission auprès d’Abd el-Malek ibn Marouane. Il écrivit aussi à ce Calife pour l’informer des maux qui affligeaient les musulmans, et il resta en observation devant l’ennemi, en attendant la réponse.

Abd el Malek prit cette nouvelle fortement à cœur et il écrivit alors à son frère, Abd el-Aziz, gouverneur de l’Egypte, lui ordonnant d’envoyer au camp établi à Tunis mille Coptes avec leurs familles, auxquels il aurait à fournir des montures lorsqu’ils seraient prêts à quitter Egypte, et tous les secours dont ils pourraient avoir besoin, jusqu’à leur arrivée à Tarchîch (c’est-à-dire à Tunis).

Il écrivit aussi à Hassan Ibn en-Noomane, lui prescrivant de faire bâtir un arsenal, dans lequel on établirait ces gens et dont on ferait un point d’appui et d’approvisionnement pour les musulmans. Il lui ordonna aussi d’imposer aux Berbères, comme obligation perpétuelle, la tâche d’y amener à force de bras les bois nécessaires à la construction des navires, vu qu’il aurait à y faire équiper une flotte, afin de pouvoir combattre les Roums par terre et par mer, et opérer des descentes sur le littoral de leur pays.
De cette manière on empêcherait l’ennemi de rien tenter contre Kairouan et l’on mettrait les musulmans à l’abri de tout danger.

Hassan était encore à Tunis quand les Coptes y arrivèrent. Par son ordre on fit venir les eaux de la mer depuis le lac de Radés jusqu’à l’arsenal; les Berbères apportèrent du bois; les navires s’y construisirent en quantité, et les Coptes s’occupèrent à les équiper.

1- Cette localité devait être située à l’occident de Tunis, puisque la porte nommée Bab Artah se trouvait de ce côté de la ville. Artah était un compagnon d’armes d’Okba.